Tombeau de Marinette

31 Mar 2025

« Nous restent les fleurs ! »
Le mot tombeau désigne également une pièce musicale, vocale ou instrumentale, composée en hommage à une personne célèbre. S'applique à un texte écrit et lu à la mémoire de Marinette Cueco décédée le 18 octobre 2023.

Le fauteuil, ah s’il avait le don de la parole, le fauteuil de Marinette, à gauche, les fenêtres sur la cour, un arbre à portée de regard, devant elle, le poste de radio, la théière de thé froid, et puis des livres empilés ou dispersés, Marinette la veilleuse, ses deux mains s’impatientent, le corps se redresse depuis le fond du fauteuil, fauteuil-enveloppe, fauteuil-cabane fauteuil-garde du corps fauteuil-observatoire, les deux mains battent l’air tout autour, ça vient de loin, c’est aussi puissant que des racines, les pommettes devenues écarlates, de l’indignation dans la voix, la colère qui rend libre et vivante, non la pensée de gauche n’est pas morte, cela ne se peut pas, non la nécessité du geste artistique n’est pas révolue, cela ne se peut pas, s’ils ne se confondent pas, la politique et l’art sont attachés l’un à l’autre, ils incarnent à ses yeux un je ne sais quoi de désintéressement et de grandeur, un dépassement de soi, un au-delà du moi, quant à saisir comment on en est arrivés là, le mettre en mots, le raisonner, la dérive des idées, les reculs, le chaos, la brutalité, la voracité cannibale du capitalisme, un peu partout battue en brèche la simple idée d’un lien nécessaire entre progrès humain et liberté, Marinette qui veut comprendre, d’ailleurs, elle a lu dans un livre, où est-il déjà ce livre, quelque chose d’intéressant, elle fouille et farfouille, elle renonce, elle cherche un mot, le trouve enfin, bien sûr qu’elle le trouve, les mots sont son autre grande affaire, comme ils ont été l’autre grande affaire de Cueco, les mots mais pas que les mots, qu’est-ce donc que l’art de Marinette sinon la très lente incorporation d’une langue végétale spécifique à notre parler commun, à la fois métamorphose et naissance d’un méta-langage qu’il nous appartient d’explorer…

Il y a une foule innombrable de Marinette(s), l’intellectuelle la ronchonne la cuisinière l’inquiète la sincère l’amie fidèle, la désarmée la tourmentée la paysanne la forestière l’aquatique l’herbeuse la robuste l’immémoriale, l’institutrice, Marinette la feuille d’arbre, Marinette le tronc de l’arbre, Marinette la brindille, Marinette la mousse, Marinette la fougère Marinette l’atelier, Marinette la solitude, Marinette David, Marinette Pablo, Marinette Le Puget Marinette les herbailles, Marinette Cueco, Marinette la féministe qui avance comme une barque sur les flots, le corps qui gite, la canne, où est ma canne, la voilà ta canne, envoie moi des petites choses à lire, on se dit au revoir, parfois les yeux rougis, humides derrière les lunettes embuées, son petit signe de la main depuis le haut des marches, être ou avoir été une femme forte et libre sont un plein temps qui ne finit jamais…

« Restent les fleurs » , a-t-elle écrit en ouverture du volume 9 des «Herbailles, herbiers de circonstance»

En ouvrant et dépliant les «Pétales de consolation» posés sur ma table d’écriture, pour la saison printemps, je vois écrit au crayon de papier d’une main appliquée «Rosa gallica, Rosa damascena, Iris Germanica, Pelargonium grandiflora, Camelia à fleurs de rose, Magnolia liliflora, Prunus amygdalus» , ces pétales, tes pétales, ta consolation, notre consolation, comment pourrions-nous oublier que tu nous a tous et toutes un peu construits ?

Daniel Conrod