Ce mercredi 13 mai, comme un air de retrouvailles qui vibrerait dans la lumière d’un matin de printemps. Du fragile certes, mais du palpable aussi, quelque chose qui ne durera sans doute pas, mais quelque chose qui n’est pas tout à fait rien. Ne pas le refuser, ne pas s’y refuser. Deux jours qu’on est sorti du confinement, par la petite porte, sans se presser. Hier les commerces de bouche et de détail, certaines écoles, aujourd’hui les deux fleuristes presque joyeuses et la coiffeuse qui, soulagée, noircit à vue d’œil, son cahier de rendez-vous… Une semaine d’attente minimum pour se faire ratiboiser la tignasse. Au sortir de deux mois de confinement, on en entend certains qui trouvent déjà le temps long.
Rue de l’Evangile, sur le mur d’angle avec le supermarché Paris Store, l’artiste plasticienne Madame colle la dernière de ses fresques de papier monumentales : au cœur d’un envol de montgolfières (à moins qu’il ne s’agisse de ballons à gaz), un buste de femme au regard songeur sinon mélancolique surmonté de deux hirondelles et, par dessus cet équipage céleste, comme toujours un aphorisme ciselé en gros caractères, cette fois : « c’est l’évasion qui redessine les perspectives, point la fuite.» Ce pourrait être un point de départ, un programme de vie, notre feuille de route des prochains jours (autant ne pas anticiper l’avenir).
Il y a deux mois, alors que venait de commencer un temps de repli, confinement oblige, on s’était dit, entre inquiétude et naïve excitation, faire face, tenir debout dans le chaos du monde, au moins ça. Deux mois plus tard, tandis qu’une séquence nouvelle est engagée et que se profile autre chose dont nous ne savons à peu près rien, on se dit, comme Madame la clairvoyante, qu’entre l’évasion qui a les yeux grands ouverts ou la fuite qui a les oreilles fermées, il n’y a pas lieu d’hésiter, des deux, l’évasion nous sera la plus utile, sinon la plus précieuse.
Il n’en aura pas fallu tant que ça, d’heures et de jours, avant que l’ordinaire du «temps d’avant» se ré-empoigne la ville, qu’il la soumette à ses volontés, qu’il en ré-emprunte les moindres petits vaisseaux, pour que le réel sorte de sa cage, que trompettent un peu moins les oiseaux, que les pelleteuses, les voitures, que les véhicules utilitaires, que les chantiers immobiliers se soient pour ainsi dire réveillés comme dans le Peau d’Ane de Jacques Demy, avant que les toxicos, les SDF et autres invisibles soient retournés à l’oubli d’où le confinement les avait sortis non sans brutalité.
On la devine un peu chez certains, la petite chanson des confinés heureux, bien que dissimulée habilement derrière ses masques de couleur. Tout à l’inverse, celles et ceux pour qui le déconfinement est une délivrance psychique ou simplement une nécessité économique, en tout cas, là encore, un réel qui ne se sublime guère. Qui peut prétendre les yeux dans les yeux que notre société est sortie du confinement plus juste, plus égalitaire…
Alors à défaut dans l’immédiat de refaire le monde, d’y mettre un peu de justice et de bonté, faisons comme si chacune de nos sorties était une aventure, qu’il y faudrait traverser forêts et océans, croiser géants et croquemitaines, sorcières et fées mirobolantes. Laissons pour l’instant ce temps-là. Poétisons un peu. Herborisons. Evadons-nous.
