La vie des mots égarés (2)

31 Mar 2025

Jessye Norman
Q'en est-il de ces mots et noms propres derrière lesquels on passe une partie de son temps à courir ?
Il arrive quelquefois qu'à force de ralentir le pas, sinon de l'arrêter, quelque chose advienne, un lien perdu/retrouvé, mais jamais tout à fait le même... J'appelle cela la vie des mots égarés. J'aimerais en faire une collection.

Un matin d’octobre de l’année 2024, tandis que je suis au parc pour mes exercices quotidiens (marche rapide, pompes, stretching, marche arrière…), soleil et ciel bleu généreux, zéro complainte en vue, c’est une belle journée d’automne qui commence, quelques habitués et connaissances, un peu plus qu’une poignée, la plupart d’origine asiatique, parmi ces gens-là, quelques personnes âgées, toujours les mêmes, sont à pied d’œuvre. Je résume, paysage sans surprise, jusque-là, tout est sous contrôle, «du coup» comme «ils» disent dans la novlangue, j’en profite pour me lancer dans un footing à pas menus, j’entends à la volée un gamin demander à sa mère, tout en me désignant du doigt, «pourquoi l’monsieur y court comme une limace ? » , limace ou pas, pourquoi/comment, à peine ai-je terminé le deuxième de mes tours de piste, j’en fais une dizaine en général, oui j’insiste, pourquoi/comment, la question mérite d’être posée avec gravité, à peine ai-je dépassé le gamin et sa mère dont je n’ai pas entendu la réponse, que je me surprends à chercher, l’embrouille m’est tombée dessus sans que j’aie demandé quoi que ce soit à qui que ce soit, le nom patronymique d’une cantatrice fameuse tout en marchant à fière allure, pourquoi/comment je réalise que l’affaire prend vite de l’ampleur, forcément, je m’énerve avec ce nom familier qui frétille et me nargue tout au bout de ma langue sans que je puisse en prononcer la moindre lettre, moi qui allais mon train, guilleret, altier, serein, me voilà qui bute et m’obstine, le reste du temps que je passe au parc, contre une porte verrouillée de ma mémoire, la secouant de toutes mes forces, sans pouvoir réorienter mes pensées vers un autre objet que cette femme au port souverain, cette cantatrice afro-américaine encore vivante, brillante interprète de Berlioz, Schubert, Mozart et j’en passe, je la vois sur la scène je l’entends chanter, je vois ses deux mains l’une et l’autre majestueusement nouées ensemble, des foulards somptueux lui rehaussant la chevelure et la silhouette, alors pourquoi, je me pose et pose la question, pourquoi cette femme au visage de soleil à laquelle rien ne m’oppose est-elle devenue ce matin, si je puis dire, le caillou dans ma chaussure, pourquoi s’est-elle dérobée sous mon pas au point de me faire douter de la beauté de ce matin d’automne et de me précipiter à coup sûr dans le premier trou venu si jamais il devait s’en trouver un dans le parc… Plus tard, un peu plus tard, de retour chez moi, forcément le nom de Jessye Norman me revient à l’esprit, tout bêtement, comme la chose la plus naturelle du monde, pourquoi en faire toute une histoire, il suffisait de patienter, de rentrer chez moi, de me (ici, une petite hésitation) «poser» comme «ils» disent en formant des guillemets avec l’index et le majeur. Qu’importe, je le note avec précaution, ce nom de Jessye Norman, dans le petit carnet noir dépenaillé qui me tient lieu de pense-bête, non pas qu’ainsi je veuille me prémunir contre un prochain trou de mémoire, ou le conjurer, mais plutôt parce que, la chose, je veux dire l’oubli devenu tellement ordinaire d’un nom propre, se répétant, je me dis que le mieux à faire est de prendre la peine de noter, l’idée me vient comme ça, sans prévenir elle aussi, noter, dis-je, chaque fois le moindre mot perdu une fois qu’il ressort de sa cachette. Très vite je comprends que je suis bien inspiré de raisonner ainsi puisqu’à peine ai-je écrit le nom de Jessye Norman sur mon carnet noir dépenaillé, que deux ou trois autres noms remontent à l’air libre comme des poissons attirés par un scintillement à la surface de l’eau, Ellroy l’écrivain américain, Melville le cinéaste français… auxquels viennent très vite s’agglutiner, va-t-‘en savoir pourquoi, les mots anglais discharge, puis disparage, puis appoint le verbe, lesquels mots m’ont donné récemment du fil à retordre lors d’une conversation, car, et ce point n’est pas à négliger, ce qui m’arrive avec des mots français m’arrive tout autant avec des mots anglais même si je maîtrise infiniment moins bien les seconds que les premiers. J’en conclus qu’il n’y a pas de raison, je n’en vois aucune, de procéder avec les anglais autrement qu’avec les français. Anglais et français même combat ! Je suis soulagé. Soulagé et remonté comme une pendule à coucou. Car c’est immédiatement après avoir écrit le nom de Jessye Norman dans mon carnet noir dépenaillé que l’idée s’impose de noter désormais, à partir de ce jour béni, et cela jusqu’à la fin de mes jours, tous les noms et autres mots derrière lesquels je passe une partie de mon temps, non négligeable, c’est à prendre en compte, à galoper. J’en fais le serment. Et voilà comment Jessye Norman est devenue le premier de mes mots et noms perdus et retrouvés que j’aurai littéralement relevés, d’abord dans un petit carnet noir dépenaillé au point que je doive envisager de m’en procurer un autre sans plus tarder, puis dans mon ordinateur.

octobre 2024

Daniel Conrod