Eh bien oui, une fois encore, on va reparler de tout cela, du mieux qu’on peut, sans se hausser du col, loyalement. Oui, une fois encore on va reparler des migrants, des réfugiés, de leur présence massive depuis plusieurs années dans le secteur Porte de La Chapelle, du défilé continu, dans un sens et dans l’autre, d’Erythréens, d’Afghans, de Nigérians, jeunes très jeunes pour la plupart, sur l’axe rue de La Chapelle/rue Marx Dormoy, de ce que cette présence en nombre suscite en nous, de ce qu’elle fait ou ne fait pas de nous.
On va reparler de nos questionnements plus ou moins énoncés, plus ou moins assumés, du sentiment d’impuissance, de désarroi sinon de colère qui s’empare de nous pour de bonnes ou de mauvaises raisons. On va reparler de notre difficulté à construire un point de vue acceptable et tenable dans la durée. On va parler de la fatigue des associations qui ont pris en charge ou prennent encore en charge la question migratoire dans le 18ème arrondissement (petits déjeuners, cours de français, hébergement de mineurs, aide aux démarches administratives et sanitaires, soutien psychologique…), de leur héroïsme du quotidien ordinaire plus souvent attaqué que célébré, de leur solitude, de l’épuisement des bénévoles, de la difficulté à les recruter, des individus qui prennent leur part ou l’ont prise en leur nom propre, dans leur petit coin, du sens paradoxal qu’il y a aujourd’hui à vider l’océan avec des petites cuillères, de ce qu’il n’y a pas vraiment, à bien y réfléchir, d’alternative à l’hospitalité, pour autant que cette hospitalité soit pensée et expliquée sans lâcheté.
On va se demander une fois encore pourquoi la misère du monde en est venue à se loger sous nos fenêtres, à nos portes, à s’y tenir accrochée, nous inspirant les pensées les plus contradictoires, extirpant de nos inconscients des peurs ancestrales. On va se demander sans trop y croire si cette misère, ou mieux, ces misères y sont venues seules, d’elles-mêmes, par hasard, comme l’affirme Anne Hidalgo par exemple, ou si, plus probablement, du point de vue des tutelles publiques (police, Etat, collectivités locales…), elles y ont été concentrées par le fait de décisions rationnelles mais jamais revendiquées. On va se demander pourquoi les pouvoirs publics de toute obédience préfèrent que s’additionnent au même endroit les misères d’ici et d’ailleurs, faisant que l’injustice, au lieu de se diviser, se multiplie. On va se demander sérieusement, avec application, ce que disent ces misères du monde contemporain, ce qu’elles annoncent, le monde à venir qu’elles dessinent à gros traits. On va demander aux pouvoirs publics de répondre de leurs actes et de leurs décisions.
On va reparler de tout ça. C’est obligé. On ne peut pas faire autrement. On va en reparler différemment. Ne pas donner de leçons. Ne pas simplifier, accepter la pensée complexe quand bien même elle va à rebrousse-poil de nos croyances les mieux établies comme l’ont fait quelques habitants de la Goutte d’Or, associatifs ou pas, dans une lettre ouverte datée du 21 août dernier au sujet de la situation des mineurs isolés du quartier.
On va aussi se redire quelques-uns des principes de l’hospitalité : l’accès à l’eau pour l’étranger, à la nourriture de base, l’hygiène, se redire que n’importe qui doit pouvoir se laver, être propre sur soi, aller aux toilettes dans des conditions dignes, prendre un temps de repos, s’allonger, s’asseoir, ne pas devenir une proie. Au moins ça, déjà ça. On va se demander ce que font de leur journée des hommes aussi jeunes, s’il est raisonnable de les abandonner à eux-mêmes comme le font les pouvoirs publics.
On va essayer de ne pas tout confondre, les migrants, la délinquance dans le quartier, la saleté des rues, les odeurs de pisse, les trafics à vue, l’exploitation politicienne de la question migratoire, ne pas tout mettre dans le même paquet, ne pas incriminer toute initiative dès lors qu’elle ne répond pas en tous points à nos positions de départ, ne pas croire ni faire croire que tout est simple. On va se demander ce qui revient en propre, dans ces affaires, aux politiques publiques, à l’Etat, à la ville de Paris, ce qui nous revient, à nous, associatifs ou non, au double titre de la citoyenneté et de l’humanité.
Autrement dit, on va refaire de la politique.
