Très franchement, il n’y avait aucune raison, absolument aucune, pour que l’on rencontre un jour Robert Drucker, entraîneur sportif hors norme au Do-in sport du 15 bis de la rue de La Chapelle. Notre homme est également athlète amateur de haut niveau, depuis peu champion d’Europe de Développé couché (discipline phare de la musculation) avant d’en devenir peut-être le champion du monde dans sa catégorie (80/84 ans). Mais n’agaçons pas inutilement les dieux du sport par excès d’assurance. Robert Drucker le dit lui-même : «Tant que l’épreuve n’a pas eu lieu…»
Sans entrer plus avant dans le détail, il se trouve que suite à divers tracas de santé, on a dû changer récemment de pratique sportive et passer pour un temps, ou pour toujours, au sport en salle et à la musculation et tant pis si l’on s’était juré sottement de ne jamais manger de ce pain-là. On a donc poussé la porte du 15 bis rue de La Chapelle, là où se trouve le Do in sport, un lieu plus que recommandable à toutes les personnes en quête de remobilisation physique. Robert, tout le monde ici l’appelle Robert, était là. C’est avec lui que ça se passerait. On eût dit qu’il avait toujours été là. Là pour chacun, tous physiques et genres confondus. Là mais sans ce petit regard entendu qui pèse et soupèse le néophyte. Robert Drucker est un sociable qui ne se force pas. Charmeur, souriant, belle gueule, baraqué, pas très grand, pas poseur, un gars simple et légitimement fier de ce qu’on appelait autrefois l’état de son âge. Entre nous, la connivence est immédiate.
Tout est parti de là. Le goût de ce qu’on pensait ne jamais pouvoir aimer, le goût de ce qu’on n’avait jamais pratiqué, l’encouragement à le faire, une cordialité sans artifices ni confidences déraisonnables. Puis est venue, fatalement, presque naturellement, la curiosité, l’envie d’en savoir plus sur un individu manifestement doué pour le bonheur.
Soit un titi Parisien en herbe, un petit juif aussi, dernier né d’une famille de quatre garçons, les parents venus de Pologne, la guerre, les rafles opérées par les autorités et la police françaises, le père qui est arrêté et n’en revient pas, la mère et ses fils qui en réchappent, la zone dite libre, se planquer, faire attention à ce qu’on dit… C’est l’histoire d’Au revoir les enfants de Louis Malle, sauf que tout se finit bien. Pupille de la nation, Robert Drucker est un fils de la guerre, de la Libération et de la reconstruction du pays. Tout ça en même temps, pour le meilleur et pour le pire. Lui choisit le meilleur, c’est à dire la joie de vivre. Le sport très tôt, et avec le sport le goût de la compétition, la force musculaire qui n’est pas nécessairement synonyme de tête creuse, les fêtes foraines, les mâts de cocagne que l’on grimpe à toute vitesse pour attraper le gros lot, la beauté des filles, le goût de la conquête. Reprendre vie. On pense aux photographies de Robert Doisneau ou de Izis. Du service militaire dont il est loin de se plaindre, Robert Drucker sort moniteur de sport. Coup de chance encore une fois, il échappe à l’Algérie. Plus tard, il entre dans le magasin de meubles Bermont, rue Marx Dormoy, comme commercial, il y reste jusqu’à sa retraite qu’il prend à soixante ans. A partir de quoi, il fait des remplacements dans les salles de sport du quartier, jusqu’à ce Do in de la rue de La Chapelle dont il est l’une des hautes figures.
Il y a quelques jours de cela, on est dans un café, on s’est un peu familiarisé l’un à l’autre. Robert évoque les prochains championnats du monde, les 95 kg du championnat d’Europe, les 100 kg qu’il aimerait tutoyer aux championnats du monde. Et voilà qu’au milieu de la conversation, il lance tout de go, « La vie est ce qu’on en fait… L’échec, ça n’existe pas ! » Qu’un mec de trente ans vous balance ce genre de truc en pleine figure, on le prendra au mieux pour un songe creux, mais que la phrase sorte de la bouche d’un homme de quatre vingts ans passés et qui en a vu d’autres, on se dit que le propos mérite réflexion. Ce qui compte, ce n’est pas la formule, mais ce qu’il y a derrière la formule, l’idée que rien n’est jamais fini tant que ce n’est pas fini pour de bon et que jusque là, il faut y aller, ne pas céder et toujours tenir son rang, le mieux possible, à sa place, pas au dessus, mais pas au dessous non plus. On appellera cela de la philosophie pratique, catégorie art de vivre.
