Tombeau de Pascal Conrod (1963-2021)

10 Sep 2025

Hommage public à mon neveu Pascal Conrod, décédé le 10 septembre 2021, au crématorium d'Héricourt dans le Doubs

Bonjour à vous

Ces quelques mots me sont inspirés par l’un de mes derniers échanges avec Pascal au fil duquel il revenait une fois encore sur son souvenir demeuré intact de l’emballage du Pont-Neuf à Paris par les artistes Christo et Jeanne Claude en automne 1985. Je vois réunis dans cette remémoration survenue moins de deux mois avant qu’il nous quitte à peu près tout de ce qui a fait la vie de cet homme droit et profond, son amour des belles choses et de Paris, son appétit insatiable de connaissances nouvelles, sa fidélité jamais prise à défaut, sa quête incessante d’une émancipation par l’art et la culture, sa pudeur, un parti pris assumé de la modernité. Pascal a toujours été soucieux de grandir encore et encore.

Septembre 1985 à Paris, les yeux impatients de Pascal, ses yeux voraces, ses yeux qui pétillent, qui brassent ample, large et profond, son sourire à la fois enfantin et toujours un peu mince, réservé, presque timide, être heureux, le montrer, l’affirmer, le crier sur tous les toits, n’a jamais été simple dans nos familles, tant celles-ci ont été littéralement façonnées par la traversée jamais vraiment interrompue d’épreuves sans nombre

Septembre 1985, cela semble si loin de nous, on peut dire que c’est un autre monde, une autre époque, nombre d’entre vous, ici présents, n’étaient pas nés, et vous, Jeanne et Mario, ses deux enfants, moins que quiconque

Septembre 1985, le soleil d’automne est fastueux, il flotte sur Paris un air de liberté, de désinvolture, de fête, de gaité qu’on s’est habitué à ne plus y voir depuis des années, les attentats de 2015 peut-être…

Septembre 1985, face  à nous, le Pont-Neuf, le plus beau, le plus ancien des ponts de Paris, face à nous, ce Pont-Neuf emballé dans de la toile par Christo et Jeanne-Claude. A l’époque, on ne mentionne guère dans les médias sa partenaire et compagne Jeanne-Claude. On dit seulement Christo : Christo, celui qui a emballé, oui emballé – emballé veut bel et bien dire ici emballer – une vallée du Colorado en 1970, celui qui emballera le Reichstag de Berlin en 1995, soit 40000 mètres carrés de toile retenue, attachée, par douze tonnes de câbles… Imaginez un peu le tableau, emballer pour quelques jours le pont le plus légendaire de Paris, ce même pont qui inspire quelques années plus tard le film culte de Leos Carax, «Les amants du Pont-Neuf» (1991). Pascal, comme des centaines de milliers de gens, Parisiens et autres, Pascal dans la foule, au milieu de la foule, heureux d’en être, les yeux écarquillés. Paris est l’une des grandes affaires de sa vie, nous sommes ensemble, c’est l’un des vrais grands moments de notre beau compagnonnage de près de cinquante ans, ce que personne ne nous prendra jamais

Septembre 1985, Pascal a 22 ans, j’en ai 33 ans, Jean-Marie, le père de Pascal, de Béatrice, de Thierry et de Christophe, Jean-Marie, mon frère, quarante neuf ans , est encore de ce monde pour quelque temps, quelques mois à peine. Monique, la mère de Pascal, et Thierry  le magnifique, Thierry, notre barde anarchiste, Thierry et Monique, des sacrés personnages que ces deux là, on dirait dans le show-biz, deux monstres sacrés, inimitables, irremplaçables, tragiques, obstinément secrets, chacun dans son propre répertoire, sont là pour encore des années. La suite ? la suite, heureusement qu’on n’y pensait pas !

Septembre 1985, notre pays est jeune, notre pays est beau, en tout cas, on le regarde avec ces yeux-là, on se le raconte aujourd’hui avec ces mots-là, il y avait de l’optimisme dans l’air, de la confiance dans l’avenir, si l’on en devinait les fractures à venir, nous avions encore du temps devant nous avant de les voir se creuser

Septembre 1985, la vie n’en finit pas de commencer pour nous, Pascal est en stage au journal Les Echos, la raison de ce stage, je l’ai oubliée même si je me suis entremis pour qu’il soit possible, Pascal est heureux à Paris, Paris est une fête pour lui, une fête pour ses yeux, c’est l’image un peu floue, mais tenace, que lui et moi en avions gardée

Septembre 1985, j’en reviens au Pont-Neuf, Pascal l’hypermnésique, lui , vous décrirait la tenue des gens qui se trouvaient à côté de nous, l’endroit exact où nous étions, où nous avions déjeuné ce jour-là, combien de fois nous sommes venus regarder le Pont-Neuf emballé durant les deux semaines de son exposition, lesquels de mes amis il avait rencontrés à cette occasion… , si je suis un peu le mentor de cette séquence parisienne, si j’ai quelques petites longueurs d’avance sur lui, nous n’en sommes pas moins, lui et moi, les enfants du même bois, les fils des mêmes paysages, forêts, rivières, vignes, plateaux, ruisseaux, lieux-dits, fermes pentues fermes ventrues, des fils du peuple, par ce mot, peuple, j’entends la foule des gens décents dont parle George Orwell, l’immense cohorte des gens de bonne foi, qui vivent sobrement du fruit de leur travail, et qui pensent ou veulent croire que cela va durer, et voilà que s’offre à nous qui venons de ces paysages-là, qui sommes nés de ces gens-là, quelque chose de nouveau, ce quelque chose de plus derrière lequel tant et tant d’êtres humains courent, ce quelque chose de plus dont tant et tant d’êtres humains sont privés, une expérience concrète, réelle, tactile, émotionnelle du beau, l’art vivant qui se passe de mots, l’art vivant qui fait vibrer le corps et l’esprit, l’art vivant qui rassemble les gens, l’art qui est là, ici et maintenant, l’art que l’on n’avait pas imaginé, l’art qui émancipe, honore les gens, les rend fiers, les tient debout, les rattache les uns aux autres, les délivre ou les soulage, Pascal, c’est l’histoire constante, souvent contrariée, quelquefois empêchée, sinon douloureuse, de ce désir d’une émancipation intime par le biais de l’art et de la connaissance, s’il m’est arrivé de me trouver devant, lui n’étant jamais loin derrière, très vite, Pascal défrichait à mains nues et explorait pas à pas son propre chemin, le rock, la bande dessinée, le cinéma, la chanson, l’écriture, la composition, la pratique d’un instrument de musique… , la peinture vers laquelle il revenait comme à son port d’attache, il apprend vite, sa mémoire lui est précieuse, c’est un travail aussi que de vouloir donner à sa vie une couleur, une texture, une étoffe qui ne ressembleraient qu’à soi, il y faut du courage, il y faut de la patience, alors que peut-il se dire, celui qui est entré à grandes enjambées dans la solitude atroce de la maladie, après avoir perdu successivement, et chaque fois brutalement, son père, sa mère, son frère, après avoir perdu l’amour de sa vie, que se dit-il de l’inachèvement contre lequel sa propre existence est venue se fracasser ? Si je n’ai pas de réponse à ces questions,  je voudrais cependant dire cela devant vous tous et vous toutes, mais plus encore à Jeanne et à Mario, qu’une vie inachevée n’est pas une vie ratée, qu’une vie inachevée n’est pas une vie perdue, qu’une vie inachevée n’est pas une vie pour rien, qu’une vie inachevée n’est rien d’autre que la vie tout court, notre vie brève et fragile. Leur dire aussi qu’il leur revient maintenant à leur façon de reprendre le geste interrompu, de poursuivre, d’élargir et d’inventer leur propre geste.

Après le temps du chagrin, il n’y a rien d’autre à faire.

Quelques mots encore sans lesquels rien ne tient dans mon évocation de Pascal, ces mots-là, j’ai de la fierté à les prononcer face à vous, Jeanne et Mario, ces derniers mots, j’y viens, Pascal, tu n’as jamais vraiment aimé qu’on te dise à voix haute et soutenue l’amour qu’on avait pour toi, encore l’un de ces incurables empêchements familiaux contre lesquels nous sommes certainement nombreux et nombreuses ici à nous être heurté(e)s, cette fois, tu ne peux plus esquiver, faire comme si tu n’avais pas entendu, ni changer de sujet en engageant l’un de ces monologues cinéphiliques ou musicologiques ou sériologiques dont tu avais le secret pour cacher ton embarras ou ta pudeur, Pascal je t’aime, et tant pis si tu ne m’entends pas, je t’aime et je salue ton courage, il sera ma boussole. Maintenant, c’est toi mon modèle.

le 16 sept. 2021

Daniel Conrod