Lamentation sur la destruction de Gaza

12 Août 2025

Il a existé dans les temps anciens des civilisations mésopotamiennes un genre poétique appelé Lamentation sur les villes détruites faisant alterner des vers de longueur variable décrivant la mise en ruines progressive d'une ville fameuse entrecoupés d'un refrain. Lamentation sur la destruction d'Ur en est l'un des exemples les plus remarquables.

Dans le mitan de la nuit soudain ton cri mon ami

Gaza Gaza je me consume dans le dedans de moi

Gaza dans la nuit tu m’entends

Gaza je me consume à bas bruit petits feux

Gaza mon ami dans la nuit écrit / Gaza je meurs à petits feux Gaza je me consume

sur les murs de la ville tu as graphé Gazajemeconsume toutes lettres attachées

toutes lettres inséparables une fois deux fois trois fois quatre fois graphées toujours plus vite Gazajemeconsume

Gaza / toi non plus tu n’oses plus me le dire / qui je serais pour te le dire qui tu serais pour m’entendre te le dire

tu me le cries à moi dans la nuit yeux fermés / noir complet

Gaza je n’ai rien fait Gaza je ne fais rien

Gaza nos enfants nos familles nos arbres nos animaux nos jardins nos vergers nos charrettes nos maisons nos récipients vides nos sandales décousues notre mer commune sous notre ciel commun Gaza pour toi je n’ai rien fait Gaza pour toi je ne fais rien

Gaza notre indéfectible défaite notre empêcheuse et voyeuse et broyeuse misère digitale

Gaza je te crie Gaza je te prie

Gaza dans la nuit dans le jour pas de pitié

Gaza je t’affame je t’explose je t’érase

Gaza urbi et orbi

Gaza l’humanité que nous avons voulue

je le répète / l’humanité que nous avons voulue

Gaza on ne peut pas aller plus loin / Gaza un jour nous te dirons plus jamais ça / Gaza un jour des tribunaux

Gaza ventres vides la soi disant famine / la fantome famine / les corps secs font des paquets d’une espèce non encore advenue

chaque temps chaque temps les siens, ces mêmes charniers annonciateurs dit-on de temps nouveaux qu’annoncent les corps ordinaires sans nom sans visage avec leurs enfants agglutinés leurs ascendances agglutinées leurs descendances agglutinées leurs nourrissons agglutinés et puis qui / tous et toutes / tombent aussitôt remplacés au-dessus d’eux par d’autres paquets agglutinés sans nom sans visage

nouvelle pas nouvelle humanité réchappée d’un nouveau pas nouveau laboratoire

as-tu vu le serpent que fait dans son dos la colonne vertébrale, regarde le d’un peu plus près

vas-y regarde-le, ce corps que rien ne tient plus ensemble

vois le serpent que dessine la colonne vertébrale prête à bondir comme un ressort dans le ciel

nouveaux corps nouvelle humanité

l’enfant mort qui s’envole monte esseulé et soumis avec ses vertèbres serpentines vers le ciel vide de toute présence d’où il retombe comme un sac de gravats

dans le ciel en cul-de-sac dans le ciel malheur tout autant à qui survivra

et puis cet autre petit d’homme et de femme blessé sans famille survivante l’enfant désormais estampillé statistiqué reformaté WCNSF

WCNSF nouvelle humanité encore WCNSF ce qui veut dire classifiquement parlant / enfant blessé sans parents survivants /

Gaza je te prie Gaza je te crie

Gaza comment t’appelles ça mon ami

comment tu dis ça dans ta langue

éc-urbi-génocide

écurbigénocide égale écocide plus urbicide plus génocide / quoi d’autre encore

Gaza notre passé le présent notre postérité / par où commencer / réparer quoi

Gaza de l’eau morte de l’air qui meurt sans le crier sur les terrasses éclatées de toutes parts Gaza de la terre morte à force de cadavres qui voudraient se réfugier dans son sein, pas de place dans le ciel en cul-de-sac pas de place non plus dans les dedans de la terre toutes places ayant été déjà prises

pas de place, plus jamais / leurs cadavres orphelins sans nom sans visage

Gaza bulldozers dégagez-moi ça / où iront-ils se reposer, les corps charriés par des bulldozers

quand ça la fin / la fin de quoi dit mon ami yeux fermés noir complet

Gaza je n’sais pas où ça finit

règne l’antimonde, règne ce qui vient après l’espoir ultime et lui brise le cou, règnent les crocs et les griffes règne la pulsion du ça c’est à moi règne la pulsion du j’fais ce que j’veux règne la pulsion du j’vous emmerde jusqu’à la fin des temps vous m’entendez j’vous emmerde règne règne règne la pulsion intelligentartificielle règne la pulsion qui dit crève charogne crève déchet crève ordure crève animal mais que dit-elle à l’animal la pulsion que rien ne veut plus arrêter

Gaza je te prie Gaza je te crie

Gaza ni sainte ni maudite Gaza pas de noms ni de visages Gaza ni fleurs ni couronnes

Gaza ravalons au plus profond de nous-mêmes notre ruine honteusement anonyme honteusement ordinaire

Gaza comment comment mon ami de la nuit yeux fermés noir complet / comment t’appelles ça

Gaza déjà je t’oublie comme du sable qui s’écoule entre mes doigts

qui d’entre nous pourra jamais te regarder dans les yeux

Gaza je te prie Gaza je te crie

et que trébuchent et tombent et périssent et pourrissent les rois leurs couronnes qui n’ont jamais dit Gaza dans la nuit yeux fermés / noir complet

Daniel Conrod