je sais pas comment vous vous sentez, vous, mais moi, non seulement, ça m’a fait bizarre quand j’ai entendu ça, mais les jours passent et se suivent et ça continue de me faire bizarre, je me sens tourbillonné, brinquebalant, mal foutu, la boule au ventre et compagnie, j’avais tout autre chose en tête pour cette chronique de rentrée, un truc qui marchait bien, du politique encore, du politique au sens large du terme, et deux ou trois prolongements artistico-machin-quek-chose, bref j’avais mon fil, je le tenais ferme, il suffisait de le remonter jusqu’à la source, du solide, et puis, merde, cette fois, c’est Catherine Ringer qui lâche la rampe, elle n’était pas mon amie, ou alors de très très loin, Catherine Ringer, je ne la connaissais pas, j’étais juste un fan qui suit la cadence et se tait, ordinaire, fidèle, attentif, comme il y en a tant et tant, des qui sont pour une cause une fois pour toutes et qui ne passent pas leur temps à le crier sur les toits, mais la gardent pour eux, cette cause, comme un secret, comme un objet précieux, j’aimais cette femme de caractère, cette sacrée bonne femme, divine et physique, spirituelle et gouailleuse, j’aimais savoir qu’elle était en vie, avec nous, qu’elle continuait comme disait feue ma belle-mère « que voulez-vous on continue faut continuer » , je pensais souvent à elle depuis que Fred Chichin était parti bien avant l’heure pour son grand voyage, c’était en 2007, il avait cinquante trois ans, cancer lui aussi, j’avais eu beaucoup de peine pour lui, mais surtout pour elle, et puis petit à petit, je m’étais convaincu qu’elle avait surmonté l’épreuve, increvable qu’elle était dans ma tête, increvable immortelle/humaine increvable, j’aimais ce qu’elle disait, comment elle le disait, comment elle se racontait, elle aimait ça, se raconter comme une fable, raconter ses parents avec le bout des doigts, délicatement, comme pour ne pas les froisser, j’aimais aussi comment elle racontait son homme (son homme, on a eu dit les choses comme ça, on n’oserait plus trop maintenant ! ), j’adorais leur design, leur look, leurs clips, leur imagerie, leurs rythmes, leurs tenues, leurs textes, et pourtant je n’ai jamais assisté à un seul concert des Rita Mitsouko, c’est bizarre la vie, ce qu’on fait/ce qu’on ne fait pas, ce qu’on se dit qu’on fera forcément, le temps passe par là-dessus et puis on oublie plus ou moins, un jour la mort t’secoue l’épaule comme pour te dire « qu’est-ce que t’as foutu ? t’étais où ? » Elle, Catherine Ringer, elle était là, solidement ancrée dans le monde, concrète, matérielle, physique, gauche, avec un bougé pas toujours impeccable, un goût plein de courants d’airs, il y avait du bric de broc dans sa construction, lui, Chichin, c’était pareil, elle devant, lui, un peu, non pas derrière, mais de côté, avec son sourire mince, timide, un angoissé probablement, qu’est-ce que la mort en avait à faire de ce grand sifflet pour venir le lui arracher ? ça lui a rapporté quoi de l’emporter avant le terme ? alors, alors je me suis dit, OK c’est pas grand chose, je fais ce que je peux, je m’suis dit qu’j’allais lui’écrire, à Catherine Ringer, lui’écrire oui, un petit compliment comme on a appris à en écrire à l’école pour la fête des mères, non pas que je l’aie projetée comme une figure maternelle, c’est même tout le contraire, je me disais seulement cela, quand j’la voyais, qu’si j’avais été une fille (ce rêve m’a caressé bien souvent dans mon enfance et mon adolescence), j’aurais adoré lui ressembler, j’aurais tout fait comme elle, j’aurais eu le même chignon, planté comme un buisson tout en haut de mon crane (pas la natte, j’ai toujours détesté ça), ou de guingois, j’aurais eu à côté d’moi mon Fred Chichin à moi et tout le toutim, j’dis ça avec un peu de retard dans les tuyaux vu que nous avons cinq ans d’écart et que je suis son aîné, décidément, c’est pas d’chance
Catherine Ringer parce que petite, à l’école, elle avait répondu à la maîtresse qu’elle voulait être poète quand elle serait grande
Catherine Ringer parce son père le peintre Sam Ringer
Catherine Ringer parce que : « Petit train / Où t’en vas-tu? / Train de la mort / Mais que fais-tu? / Le referas-tu encore? »
Catherine Ringer parce que personne ne saura plus jamais dire en la regardant « elle a le déchirement juste » (Alfredo Arias)
Catherine Ringer parce que le film Garde ta droite de Jean-Luc Godard
Catherine Ringer parce que « si par hasard sur ‘l’pont des Arts tu croises le vent le vent fripon prudence prends garde à ton jupon / si par hasard, sur l’pont des arts tu croises le vent le vent marraud, prudence, prends garde à ton chapeau »
Catherine Ringer parce « Je veux mourir sur scène »
Catherine Ringer parce que Marcia Baïla
Catherine Ringer parce que porter du rouge n’est pas donné à tout le monde
Catherine Ringer parce qu’un chiffon l’habillait, comme disait (aussi) ma belle-mère, laquelle avait son petit commentaire sur à peu près tous les événements de la vie, mais c’est une autre histoire
Catherine Ringer parce qu’il y avait de la joie dès qu’elle entrait quelque part
Catherine Ringer parce que jamais l’un sans l’autre
Catherine Ringer parce que l’une sans l’autre tout autant
Catherine Ringer parce que sa voix gueulante, hurlante, périlleuse, gouailleuse, cascadeuse, caverneuse, grandiose, céleste, au bord de la chute mais jamais à terre
Catherine Ringer parce qu’elle n’aimait pas les choses trop propres et qu’il n’y a pas d’autre perfection possible dans la vie
Catherine Ringier parce ces mots à elle en hommage au compagnon trop tôt parti, « ta chère odeur a disparu bien que mon âme ait ton parfum » , ces mots dits/chantés/fredonnés/pleurés sur le 3e mouvement de la 5e symphonie de Malher
Catherine Ringer parce que les amants du Pont Neuf, Juliette Binoche et Denis Lavant, en figures de proue d’une péniche filant comme une fusée sur la Seine vers un ailleurs d’après l’ailleurs
Catherine Ringer parce que nous étions nombreux à croire bêtement que le pire était derrière nous et que le monde allait vers du mieux
Catherine Ringer parce qu’il y avait toujours dans son sillage un petit ébranlement du monde avec du cafouillage en même temps
Catherine Ringer parce que « Les amants le font de cœur / Parce que l’union fait la force / Et leurs traits s′unifieront / Jusqu’à se ressembler / Pour le pire et le meilleur / Et y crèveront leurs forces / Ils marchent sans sourciller / D′un pas inespéré »
Catherine Ringer parce que les chansons des Rita Mitsouko nous ont tous et toutes accouché.e.s de quelque chose tout au fond de nous
Catherine Ringer parce que « les histoires d’amour finissent mal… en général »
Catherine Ringier parce que « moi j’suis quand même là ! »
Catherine Ringer sans images et en silence parce qu’on n’en finira(it) pas
PS : un proche ami loin de Paris aujourd’hui ajoute un « parce que » à ma liste : Catherine Ringer parce qu’elle et sa famille ont un temps habité en haut de la rue Lucien Sampaix (Paris 10e) pas très loin d’où lui-même et sa propre famille habitaient… C’est une raison comme une autre.
vide-poches : j’aimerais un jour parler de la voix du poète et chanteur Marocain Walid Ben Selim, d’ici là, ceci : https://www.arte.tv/fr/videos/132664-003-A/walid-ben-selim-agathe-di-piro-en-session/ / découvert cet été pour les besoins de la cause du banquet Moderato cantabile de Marguerite Duras, un très grand texte de la langue française, d’une brièveté inquiétante et torride, presqu’angoissante, autour du baiser sans nul prolongement entre un homme et une femme sous le regard indifférent ou pas d’un petit garçon supposé apprendre à jouer piano / Un peu d’espoir et surtout du courage cette semaine à Strasbourg avec le discours du premier ministre canadien Mark Carney devant le Parlement Européen en réponse à celui de Ursula van der Leyen / toujours sur ce sujet, relevé ce commentaire du grand écrivain nord américain Don Winslow après que Trump se soit (évidemment) moqué de ce même discours de Mark Carney : « Il est important que les dirigeants du monde sachent qu’il s’agit d’un enfant obèse qui porte du maquillage et une couche. » / première rentrée depuis quinze ans sur France Musique sans la voix généreuse et reconnaissable entre mille de l’homme de radio, pianiste et pédagogue Philippe Cassard (Notes du traducteur puis Portraits de famille). Mauvaise manière (ou pire) parmi beaucoup d’autres cette année sur le service public de l’audiovisuel, cette mise à l’écart brutale répond, nous fait-on croire, à des impératifs budgétaires/ pas encore tout à fait conquis par ma lecture en cours du dernier Philippe Jaenada, L’inconnue du quai de Javel (Flammarion), mon tout premier Jaenada dont j’ai écouté plusieurs interviews très engageantes ces dernières semaines. Une question me taraude : de qui, de quoi veut-il nous parler vraiment ? / d’un autre écrivain français plus que vivant lui aussi, Charles Dantzig, ceci pour mémoire : https://www.facebook.com/reel/1191829512720404 / je ne le ferais certainement pas, mais très honnêtement, je suis ému depuis une quinzaine de jours par la petite foule de celles et ceux, des fans d’un autre genre que moi, qui se rassemble chaque jour devant l’hôtel où réside Céline Dion durant sa longue résidence parisienne, ému également par le soin, quel qu’en soit le mobile, qu’apporte la chanteuse à les regarder, à les voir, à leur parler, à les saluer, à leur sourire, à les remercier, à se laisser photographier à leurs côtés… Vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes et femmes politiques qui manifestent cette proximité, cette gratitude et cette simplicité avec les gens ?
