Natalia Gumenyuk, journaliste Ukrainienne de quarante-trois ans, connaît les Etats-Unis dont elle a couvert toutes les campagnes présidentielles depuis 2008 (élection d’Obama). Elle livre dans le Guardian du 30 avril (édition US) un long article de réflexion dans lequel elle analyse le fossé de plus en plus manifeste entre les Etats-Unis et l’Ukraine. Certes certes, la guerre d’anéantissement voulue et conduite par Poutine contre celle-ci et son lâchage en miroir, inepte à bien des égards, par Trump et son administration (qu’il vaudrait mieux appeler un clan) participent de cet éloignement. Mais ce que voit aussi la journaliste, ce qu’elle voit de plus en plus se dessiner, ce sont deux visions du monde et deux modèles d’organisation d’une société que tout finit par opposer.
De l’autre, une Ukraine exposée à une guerre au long cours engagée en 2014 et devenue existentielle en 2022, un pays entravé par de nombreuses imperfections et une corruption endémique mais où ce même Etat, bien que jeune et fragile, est vécu par la population comme le garant de la protection du pays, de son identité historique, de sa langue et de ses habitants. Et si cet Etat tel qu’il est n’existait pas, poursuit Natalia Gumenyuk, jamais l’Ukraine n’aurait pu ni ne pourrait se défendre comme elle le fait au jour le jour, année après année, contre l’envahisseur russe en se battant, en s’organisant, en réparant, en soignant, en préservant l’unité du pays, en composant avec une société civile active, en continuant d’enseigner, en acceptant volens nolens une justice et des médias indépendants, en reconstruisant, en maintenant tout un ensemble de biens communs et de services publics selon un modèle largement inspiré du modèle européen, modèle que, soit dit en passant, toutes les extrêmes-droites de par ici et d’ailleurs passent leur temps à conspuer…
Natalia Gumenyuk ne méconnaît pas le niveau très élevé de la corruption y compris étatique, en Ukraine, mais là encore, tout donne à penser que le niveau de corruption états-unien n’y est (au minimum) pas moindre ni moins toxique ni moins extravagant : preuve en est qu’en un an de mandat, la fortune du président en exercice (dont il faudrait s’habituer à ne plus prononcer le nom) et de sa seule famille (donc hors son entourage et ses autres familiers, clients et donateurs) a augmenté au vu et au su de la terre entière de un milliard cinq (1,5) de dollars selon les estimations les plus basses (cf les données récentes fournies par le New York Times et le magazine Forbes).
Etats-Unis toujours… William Davies, sociologue et politiste britannique, dans le Guardian du 2 octobre 2025, conclut une réflexion intitulée « Pure critique de la stupidité » : en gros, le propos revient à exposer que ce qui suit le temps es vérités alternatives, par quoi pouvait se caractériser la première mandature du président cité plus haut, est le temps de la stupidité (qui n’est pas tout à fait la même chose que la bêtise). Et Davies de conclure sa démonstration, tout ce qu’il y a de plus sophistiquée, par ces mots « Rien, ni les robots, ni les machines, ni les marchés, ne peut nous sauver, si ce n’est notre imagination. » La preuve par l’Ukraine toujours debout et combattante autant que par ce qui suit !
En 2018, à mi-chemin entre la seconde guerre de Gaza (2014 ) et le 7 octobre 2023, Piero Usberto, jeune documentariste Italien de vingt-cinq ans, passe trois mois dans la bande de Gaza, dans le cadre d’un échange universitaire entre l’université de Sienne et deux universités de Gaza. Il a pour projet d’y rencontrer et de filmer des jeunes gens de sa génération. Il arrive sur place au moment où ont lieu les grandes marches du retour en souvenir de la Naqba de 1949. De cette expérience humaine singulière qu’il a pris le temps de ruminer, il fait (littéralement parlant) un objet rare et délicat : un documentaire, « Voyage à Gaza » (2024), encore visible sur de nombreuses plateformes et dans quelques salles à certaines heures de certains jours de la semaine. On y voit des visages et des corps qu’on n’y a pas vus si souvent. Et la jeunesse à travers ces visages et ces corps, une jeunesse à la fois palestinienne et universelle qui vit ce qu’elle peut avec ce que permet de vivre une vie assaillie, empêchée, sinon interdite, de tous côtés. Comme le ferait un chœur, la voix de Piero Usberto nous ouvre le chemin à l’intérieur de ce qui n’a pas d’autre nom qu’une prison à ciel ouvert, mais aussi au plus près de ce qu’est le désir pour tout un chacun.e, partout dans le monde, d’une vie libre et belle, sans assignation. Le ton est juste. L’écriture, fluide. Il y entre de l’humilité. Le contexte mis à part, on pense parfois à l’élégance de Nanni Moretti sur sa vespa dans « Journal intime » On voudrait que les murs tombent.
Clara Beaudoux est autrice, réalisatrice de webdocumentaires et de courts-métrages (Madeleine Project…). Elle a quarante-six ans. Elle vit à Bruxelles depuis une dizaine d’années. De tout et de rien (manière de le dire évidemment), elle fait quelque chose d’intéressant ou de génial. Sous ses yeux, entre ses mains, tout devient à la fois essentiel et léger, sérieux/pas sérieux. Ainsi en va-t-il de la question de notre rapport à la beauté : qu’est-ce qui est beau, qu’est-ce qui ne l’est pas et comment sait-on que la balance penche d’un côté ou de l’autre ? Soit elle, Clara Beaudoux, la nièce, dont on a dit ce qu’elle fait dans la vie, et son oncle Michel, retraité de l’agriculture, installé depuis toujours du côté d’Orléans, à Moisy. Tout pourrait les opposer, ces deux-là, alors que tout ici les rapproche, sans qu’ils aient à se confondre le moins du monde. C’est souvent comme ça dans la vie. Pour s’en convaincre, il n’est que voir le court-métrage, « Beau comme un tracteur » , encore en accès libre sur Arte pour quelques semaines. De fil en aiguille, sans vanité ni complexe, non sans loufoquerie, on y consulte gravement une lampe à pétrole, on y traverse un champ de colza en fleurs, on s’étonne de ce qu’il pousse du lavandin du côté d’Orléans, on s’attarde le temps qu’il faut sur une éolienne. Le beau le moins beau le moche, tout dépend de ce qu’on y met et de comment on l’y met. C’est une expédition à l’intérieur d’un conte philosophique qui ne dit pas son nom et d’où l’on sort ma foi bien content.
Il y a de l’horizon pour qui le cherche.
https://www.arte.tv/fr/videos/114663-000-A/beau-comme-un-tracteur
