épilepsies

30 Avr 2026

Scène de chasse / 6
Epilepsies n'est pas la toute première vraie scène de chasse que j'aie écrite ou qui m'ait été racontée, mais elle est à l'origine (ou au principe) de l'idée d'aimanter ou d'agréger, autour d'elle, d'autres récits contemporains relativement courts dont l'addition pourrait constituer à terme une chronique du temps présent. Racontar de fin de banquet ou pas, cette histoire est née en Afrique sud-saharienne. Elle célébrait l'acte de courage d'un (vrai) chasseur. Un musicien assistant au banquet me l'a rapportée. Je l'ai en quelque sorte empruntée. Quelle que soit son importance qui est grande depuis la création de ce site, l'illustration d'une scène de chasse n'a pas pour objet d'ajouter au récit, mais de lui apposer un regard « autre » permettant d'élargir l'idée immensément riche de scène de chasse et d'en faire un petit univers autonome venant s'ajouter à d'autres petits univers autonomes. Telle que je l'entends désormais, une scène de chasse ne va donc pas sans une image. Alors pourquoi pas ici une entrée de parking le soir venu !

A cet instant de la conversation, l’homme qui se faisait passer pour le chef des chasseurs de son clan – je l’appelais mon chasseur autant par jeu que par amitié – me raconte à peu près ceci, qu’étant parti à la chasse avec quelques-uns de ses frères de lait ou de sang, ayant naturellement pris la tête du groupe, le voilà qui avance d’un pas décidé à l’intérieur de la forêt qu’il connaît aussi bien que s’il l’avait dessinée de ses propres mains, nulle sorte de crainte dans son coeur, les bêtes et les arbres lui sont familiers tout comme il leur est familier, donc l’homme me raconte qu’enfoncé dans une demie obscurité provoquée par des bouquets d’arbres gigantesques formant une arche au-dessus de sa tête, il aperçoit une bête de grosse taille pas très loin devant lui, lui seul la voyant, les autres derrière lui ne la voient pas, una besta cosi, me dit-il avec ses mains épaisses qui voudraient me décrire une énorme chose certainement poilue et probablement cornue à ce que je comprends, je l’écoute avec intérêt comme j’écoute mon chasseur chaque fois qu’il revient de voyage, soudain la besta cosi, me dit-il, fait une embardée vire à droite vire à gauche comme si elle était devenue folle et pfuitt s’enfonce dans une sorte de trou, bien sûr un trou proportionné à la taille de la besta cosi sinon elle n’aurait pas pu s’y enfoncer comme elle le fit avec adresse, mon chasseur suivi d’assez loin par ses frères de lait ou de sang n’hésite pas longtemps avant de suivre la besta cosi au fond de ce trou, la nuit y est totale jusqu’au moment où il croit voir devant lui à quelques mètres, peut-être moins, deux yeux luisants,  immobiles, qui paraissent le fixer, deux yeux suspendus dans l’air, enfin c’est ce qu’il croit, ses frères de lait ou de sang ne l’ont pas suivi dans cette cavité habitée par cette paire d’yeux, mon chasseur les entend cependant palabrer bruyamment pas très loin de l’entrée du trou, mais il n’a pas le temps de comprendre ce qu’ils se disent que déjà quelque chose semble glisser sur lui d’une manière qu’il ne comprend pas, toujours est-il qu’il se retrouve allongé tout d’un coup, non pas projeté, mais plutôt comme s’il avait roulé sur lui-même sans s’en rendre compte, cela, il ne sait pas me l’expliquer, et une fois qu’il se retrouve allongé à même le sol, il sent ce quelque chose finir de glisser sur son corps, lui, cherchant en direction des deux yeux de tout à l’heure qu’il ne voit plus, il pense à la besta cosi, mais rien ne correspond à ce qu’il en avait vu au dehors, massive, certainement poilue, probablement cornue, le contact de la chose qui a glissé au-dessus de lui, frôlé l’un de ses bras, glaciale, ne correspond pas à la besta cosi, ce serait plutôt le contact d’un énorme serpent, mais de cela mon chasseur n’est pas sûr, il évoque la présence d’un boa, sans doute pour s’effrayer autant que pour exciter ma curiosité, j’écoute le récit de mon chasseur avec attention, je l’imagine allongé au fond de son trou ne sachant ce qui vient de glisser sur lui, quand il poursuit, m’expliquant que la même chose qui avait glissé sur son corps, comme si elle était revenue sur ses pas quelques minutes plus tard, lui ne bougeant toujours pas, allongé sur le sol, interdit, ne pouvant appeler, toute espèce de cri s’arrêtant bien avant de sortir de sa bouche, la même chose aurait de nouveau glissé sur son corps en sens inverse, aussi glaciale, cela aurait duré quelques minutes encore jusqu’au moment où mon chasseur aurait aperçu de nouveau la même paire d’yeux immobiles semblant l’observer depuis une certaine hauteur. Parvenu à ce moment de son récit, mon chasseur laisse partir son regard loin de moi, s’arrête de parler, regarde gravement le ciel tomber devant nous, son corps tremble, soudain il se laisse glisser sans violence contre le sol et me dit haletant, la revoilà, ne crains rien, ça ne dure que quelques minutes, aussi interdits que moi, la plupart de ses frères de sang ou de lait me regardent, oui, ça ne dure qu’un instant, mon chasseur a raison puisque nous avons à peine le temps de nous remettre de notre surprise, ses frères et moi, qu’il se redresse et commence une autre de ses histoires de chasse, avec détachement, comme s’il avait oublié celle qu’il venait de me raconter.

Daniel Conrod