Je ne sais pas si (on appelle cela une litote ! ) « L’Odyssée » de Christopher Nolan est, comme je l’ai lu plusieurs fois ces jours derniers, « une réflexion sur le devenir de l’humanité » ni s’il s’agit d’une œuvre inspirée par une « ardente nécessité artistique » , comme je l’ai entendu dire. En revanche, je sais deux choses, la première c’est que ce film remporte un très grand succès international, la seconde, c’est qu’en dépit de cela (et non à cause de cela), il ne me reste pas grand chose émotionnellement et artistiquement parlant de ce divertissement culturel bien foutu (Nolan sait y faire), un peu long, quelquefois confus, mal (ou si peu) joué et déraisonnablement assourdissant.
L’écrivant, je vois aussitôt l’écueil se dresser devant moi : « avec toi, forcément, tout est couru d’avance, tu n’as que mépris pour ce genre de film s’adressant au plus grand nombre alors que c’est le moyen pour beaucoup d’accéder à la culture savante etc etc, de toutes les manières, dès l’instant où un truc marche, faut qu’tu l’critiques ! » Bim les deux pieds dans le piège et tout le reste qui suit avec ! De quelque manière qu’on engage cette discussion, non seulement on ne peut pas s’en sortir, mais on ne le peut plus, de plus en plus souvent, si j’ose le dire ainsi, réseaux sociaux, polarisation des opinions, obscurantismes et guerre culturelle faisant. Normal après tout, « L’Odyssée » appartenant à tout le monde, comme « Les Misérables » ou « Le Comte de Monte Christo » , et constituant un réservoir inépuisable d’images recyclables à l’infini, normal qu’il finisse par s’y glisser quelque chose de clichesque, d’iconique et de non discutable. On le sait, souvent les images font les croyances plus que les mots. Je n’en retiens pas moins de cette Odyssée très nord-américaine, c’est à dire (peu ou prou) rétive à admettre qu’avant elle a été (et existe) un poème archaïque (et donc fondateur), un passage excitant, à savoir le malaxage littéral entre les mains de la sorcière Circé du corps des compagnons d’Ulysse jusqu’à les transformer en cochons. Chair à cochons, chair à canons me suis-je dit ! Il m’a semblé un bref instant qu’un éclair de sauvagerie s’échappait du scénario trop bien ficelé de Nolan. La question de la sauvagerie (comment on y tombe ? comment on en sort ? ) est en effet l’une des grandes affaires de « L’Odyssée » (et de « L’Illiade » ) d’Homère. Mais bon, ce crochet par la boucherie ne dure que deux ou trois minutes !
Le problème de cette « Odyssée » , c’est qu’elle est bien trop occupée par la mise au cordeau d’une histoire archaïque, ou mieux inactuelle, qui nous échappe de mille façons, comme le mercure, parce que nous n’en sommes pas les contemporains et ne le serons jamais. En effaçant ce réel de la barrière infranchissable du temps, en voulant nous rendre accessibles par comparaisons et associations avec ce que nous connaissons ou vivons, l’épopée d’Ulysse et les gigantesques questions que ce héros et à peu près tou.te.s les autres protagonistes de l’histoire ont à résoudre, le film ne laisse rien (ou si peu) dans l’ombre, rien (ou si peu) qui contredise notre présent, rien qui choque pour de vrai, rien (ou si peu) qui ne puisse être réduit à la quotidienneté et aux petitesses de notre présent immédiat, comme si ce présent immédiat était notre seul véritable horizon de représentation… Il faut que cela reproduise du familier, du reconnu, du déjà vu, déjà pensé/ingéré… La péplumisation n’est pas loin. En même temps, on est loin, très loin, du « Gladiator » de Ridley Scott ou du « Spartacus » de Stanley Kubrick. Nous pourrions parler d’une mise à plat d’un récit primal en vue de l’accorder (comme un instrument de musique) avec ce que l’on pense ou ce qu’on est supposé penser aujourd’hui, d’où ces débats ineptes autour du choix de l’actrice noire Lupita Nyong’o dans le rôle d’Hélène de Troie alors que ce qui nous importe est de savoir si elle joue, ce qui n’est pas le cas. D’où aussi la riposte à la fois grotesque et tellement signifiante d’un Elon Musk qui s’est mis en tête de vouloir commander et financer une « Odyssée » versus IA qui rende enfin justice à la blanchité européenne, seule fondée, selon Musk et ses nombreux zélotes, à se saisir de ces récits qui nous ont enfantés. Où l’on retombe sur le pire de ce que notre époque, notre sauvagerie à nous, couvent de monstruosités : la mise à l’écart, la destruction, l’effacement progressif de l’humain dont on en vient à se demander s’il n’est pas contenu de facto dans la destruction de la planète en cours.
Ulysse le polytropos, l’homme aux mille ruses, celui aux cent visages, celui qui s’est donné la peine d’aller au pays des morts avant de rentrer chez lui et d’y retrouver les siens, l’amour de sa vie, son fils, ses arbres, ses vignes et son chien Argos, n’a pas d’autre but que creuser au-dedans du dedans de ses entrailles et de son intelligence rusée (mètis) jusqu’à y trouver ce qui fait/fera de lui un être humain ET DONC mortel. C’est la réponse tranchante qu’il fait à la nymphe Calypso qui lui fait miroiter l’immortalité. Pourquoi pensez-vous que la même question doive revenir tout au long des quelque douze mille vers du poème comme le ricochet que fait un caillou plat à la surface de l’eau, cette question que se posent les uns aux autres nombre de personnages, divinités incluses, du début à la fin de l’épopée : « quel est ton nom, qui sont tes parents et ta ville ? » Et nous autres d’aujourd’hui, quoiqu’en pensent les cyclopes du moment, qu’avons-nous d’autre à faire que cela, poursuivre, recommencer. Revenir chez soi (le nostos) est un labeur et c’est ce labeur qui fait de nous ce que nous sommes. Peut-être est-ce cela qui manque au film de Christopher Nolan.
Je reviendrai dans une quinzaine vous parler de la plus belle (à mon avis) adaptation filmée de « L’Odyssée » , celle réalisée (principalement) par l’Italien Franco Rossi en 1968. Cette adaptation (quatre épisodes d’une heure et demie) est en libre accès depuis des années sur youtube et n’en finit d’ailleurs pas de susciter des commentaires stupéfiés ou énamourés de la part de ses nouveaux découvreurs et découvreuses : https://www.google.com/search?gs_ssp=eJzj4tLP1TcwrSrPzjM1YPTiy0-pLC4-vDJVoSi_uDgTAIVjCiA&q=odyss%C3%A9e+rossi&oq=odyss%C3%A9e+rossi&gs_lcrp=EgZjaHJvbWUqBggBEC4YJzIJCAAQIxgnGOMCMgYIARAuGCcyCAgCEAAYFhgeMggIAxAAGBYYHjIICAQQABgWGB4yBwgFEAAY7wUyBwgGEAAY7wUyBwgHEAAY7wXSAQk2Mzc2ajBqMTWoAgiwAgHxBcjk75CC-CwZ&sourceid=chrome&source=chrome.rb&ie=UTF-8
