Le petit capitalisme illustré

25 Mar 2025

La théorie économique “expliquée” par Pascal Rambert : réaction énervée à sa création : «Une micro histoire économique du monde, dansée» (février 2010)

Dans la feuille de salle remise aux spectateurs, Pascal Rambert explique l’origine de ce spectacle-conférence : « J’ai vu la photo d’une famille américaine devant sa maison avec tous ses objets sur le trottoir… J’ai cherché une personne qui pouvait m’expliquer ça. J’ai rencontré Eric Méchoulan (philosophe)… Parallèlement, j’ai rencontré plus de trois cents personnes durant les ateliers d’écriture ici au théâtre… Je cherchais des écrits bruts et des corps sans formation. J’ai juxtaposé les paroles savantes avec les paroles brutes… En laissant toujours la place au hasard afin que ce dispositif soit générateur d’une forme de vie… » Et c’est ainsi, adossé à son « dispositif générateur d’une forme de vie » et flanqué d’un expert-philosophe et d’une solide cohorte d’amateurs, que le patron du Centre dramatique national de Gennevilliers, désireux de comprendre la crise des subprimes, s’aventure dans le pays de Marcel Mauss, du don et du contre-don, d’Adam Smith, du microcrédit, de la pascaline (machine à calculer de Pascal), de l’économie immatérielle, du travail…

Le monde que Rambert construit et/ou découvre sous nos yeux est sans cruauté ni danger apparents, d’une blancheur unie, apaisante et cotonneuse, comme le décor, comme la musique, comme l’immensité du légendaire plateau du Théâtre de Gennevilliers. Imaginer que sur ce même plateau, sous le règne précédent de Bernard Sobel, ont éructé tant de voix, vibré tant de corps tragiques, se sont déployés tant de destins effroyables est à peu près impossible. Ici, des forces agissent et s’agencent presque naturellement, en un ballet paisible et ludique. A aucun moment ne sont prononcés les mots profit, classes sociales, domination, exploitation, guerre, trafic… Comme si le réel n’existait pas. Dans ce pays enchanté, pas de sang ni d’argent, pas de gagnants ni de perdants. Il n’est pas surprenant que Marx n’y tienne guère plus qu’un rôle de composition, et encore, en fin de parcours.

Que cherche à nous dire Pascal Rambert ? Qu’une main invisible gouverne le monde et les corps au travail ? Qu’il revient à quelques thaumaturges ou rhéteurs, tel Méchoulan, d’en dévoiler les mystères ou de nous faire croire qu’ils le font ? S’ils étaient plus nombreux dans la salle, salariés et chômeurs seraient en droit de questionner le philosophe lorsqu’il invite le public, comme le ferait un manager, à substituer « aux impératifs de la contrainte l’amour de l’événement ». Peut-on vivre avec ça ?

On voyait récemment au Théâtre des Abbesses La Fabbrica, d’un jeune dramaturge italien, Ascanio Celestini. Ce fut un choc. En une langue brûlante, irréductible, Celestini se risquait à représenter ce que Viviane Forrester appela en 1996 déjà « l’horreur économique ». C’est à quoi s’est refusé Pascal Rambert.

Daniel Conrod