L’art de la tisserande

17 Fév 2025

Préface du livre d’art, Créatures dépareillées, de Barbara d’Antuono, L’œil de la femme à barbe Editions, 2020

Lorsque je vois la mère efflanquée portant son enfant tout contre l’homme à la bouche de bois

Lorsque je vois ses jambes et ses petits chaussons rouges et ronds

Lorsque je vois la petite fille qu’elle a été

Lorsque je vois la femme qu’elle est devenue, étroitement enchâssée, cadenassée, enrôlée entôlée, embastillée,

Lorsque je vois le train des maisons branlantes, les unes culbutant les autres, et le chaos que fait le monde par-dessus lequel veille la corneille à l’œil bleu

Lorsque je vois le diable rose et son ange tutélaire, le chien qui dit oui, le chat qui dit non

Lorsque je vois que les cercueils eux-mêmes conduisent les cortèges et leurs fanfares

Lorsque je vois l’homme dans la fleur de son âge à terre sous le pied des galapiats enchapeautés

Lorsque je vois ailleurs des hommes à trompettes danser de leur pas millimétré la tarantèle

Lorsque je vois que le ciel ne sait plus compter les squelettes

Lorsque je vois ce que chagrine, ce que ruine, ce que tue le sexe des hommes

Alors je demande à la tisserande qui ne dit mot, je demande à sa confiance pénélopienne, qu’as-tu vu, tisserande, depuis ton métier de tisserande ? Qui t’a montré le chemin que tu as pris ? Qui t’a dit de poser là ton métier ? Qu’as-tu à nous annoncer que nous ne sachions pas ? Allez, dis-nous ce que tu vois, dis-nous un peu ce que sont vivre et mourir…

Il y a moins de quelques mois, je ne connaissais pas Barbara d’Antuono, celle que j’appelle ici la tisserande. Pourquoi la tisserande ? Parce qu’une tisserande s’occupe de tissus, de fils, de nœuds, de couleurs, de liens, de ciseaux, d’aiguilles, de dés à coudre. Je l’appelle aussi tisserande parce qu’une tisserande s’occupe de couturer les choses et les blessures, de réparer ce qui peut l’être, de rapiécer, de rabouter, de coudre et recoudre l’en dehors et l’en dedans, le vieux avec le neuf. C’est cela, la grande affaire de sa vie de tisserande, coudre l’en dehors avec l’en dedans, rattacher ensemble ce qui, sans cet effort que nul ne lui a demandé ni imposé, se déferait comme se défait tragiquement sous nos yeux le monde de notre temps, comme aussi se défont par la force des choses nos existences humaines.

Tisserande est une manière de dire, symbolique, globale, entière et naïve, un peu comme il existe dans l’épopée de Gilgamesh une femme appelée la Cabaretière, l’un des plus beaux personnages de ce poème fastueux datant de près de 5000 ans et racontant l’histoire d’un roi, un vrai roi, Gilgamesh, qui ne voulait pas mourir. Cette Cabaretière, appelée aussi Siduru, veille aux confins du monde connu, elle est celle qui voit, celle qui sait, je n’ai pas dit, la mère toute puissante, je n’ai pas dit la putain clairvoyante, non, simplement un sœur égale et libre qui dit les yeux dans les yeux à ce tyran des temps archaïques, « Pourquoi donc rôdes-tu, Gilgamesh ? La vie-sans-fin que tu recherches, tu ne la trouveras pas. Demeure en gaieté jour et nuit. (…) Accoutre-toi d’habits propres, lave-toi, baigne-toi, regarde tendrement le petit qui te tient par la main et fais le bonheur de la femme serrée contre toi. Car telle est l’unique perspective des hommes ! » 

A tout cela qui est déjà beaucoup, la Cabaretière aurait pu ajouter, si le mot avait eu le sens que nous lui connaissons aujourd’hui, «fais de l’art» , ou mieux, «make art» , comme disent les anglo-saxons, donnant à l’expression, faire de l’art, une consistance infiniment plus concrète et plus dense, l’associant à la transformation physique, substantielle, d’une chose en une autre. Ce que je vois dans les «Chroniques funèbres» de Barbara d’Antuono, c’est que l’art est une poétique du corps et de l’esprit cousus l’un avec l’autre. Rien n’y contraint personne. On y est ou on n’y est pas. On s’y soucie humblement de faire tenir et chanter ensemble, s’il se peut, les fils et les morceaux. Il ne devrait rien y avoir à dire de plus. Ni concept ni posture. C’est un geste seulement. Un faire. Barbara d’Antuono ne dit rien. Elle n’en a pas besoin. Elle déroule notre mort en devenir, elle en fait le récit, elle en fait le chagrin, elle en fait la prière, elle en fait la bataille, elle en fait un théâtre, elle en fait le cauchemar, une épopée, un poème visuel.

«L’art est un guerrier» , dit le peintre italien Enzo Cucchi qui ajoute, «il n’a besoin de rien.»

Barbara d’Antuono et moi, nous sommes rencontrés au chevet d’une amie parvenue au bout de sa route, Nadia Djabali. Notre amie, son amie à elle, Barbara, infiniment plus que la mienne, se mourait. Mais l’instant n’était pas venu pour elle d’en finir. Elle se mourait chaque jour par petits bouts de souveraineté abandonnés comme vêtements hors d’usage jetés à terre les uns après les autres. Tisserande elle aussi de ses derniers jours, mais tisserande à l’envers, elle se détricotait. C’était l’hiver. Nous avions le cœur tantôt froid de glace tantôt brûlant de fol espoir. Un matin que rien n’annonçait, notre amie nous a offerts l’un à l’autre. Elle voulait que cette rencontre ait lieu. Tout a commencé là. Et puis un autre matin, le mois suivant, c’était un dimanche sec et gris, le hasard ou le destin ont voulu que nous fussions une fois encore ensemble à son chevet. Le temps était venu pour notre amie de rendre son souffle de vie et de nous laisser poursuivre avec ce qu’elle nous avait donné, la mort sur notre épaule, «à une longueur de bras» comme l’écrit Castaneda dans son Voyage à Ixtlan. Est-il œuvre humaine, est-il œuvre d’art plus convaincantes ? De Castaneda encore, je lis que «l’art du guerrier consiste à équilibrer la terreur d’être humain avec la merveille d’être humain.» C’est que l’art qui nous importe n’est pas seulement une pratique du vivre et du mourir, un soin que nous prenons de soi, de l’autre et du monde, il est aussi une guerre de cent ans que l’on mène contre soi, contre l’autre, contre le monde. Lorsque je vois la mère efflanquée portant son enfant tout contre l’homme à la bouche de bois…

Daniel Conrod