Tombeau de Roger N.

15 Mar 2025

Hommage public à mon beau-frère Roger Nicod (1926-2016). Est-ce ici l'endroit de le dire ? Je réalise, chemin faisant, qu'il m'a très souvent été demandé de prononcer, dans une église ou tout autre lieu réservé à cet effet, un hommage public à la mémoire d'un(e) parent(e) ou d'un(e) ami(e) voire d'une simple connaissance récemment disparus. A la longue, j'en ai fait une manière de genre à part dans ma production : le tombeau, m'inscrivant ainsi dans une très longue tradition, particulièrement musicale, d'hommages posthumes. Aujourd'hui, j'y vois tout simplement un travail , sinon un devoir, d'auteur.

Oui oui Roger, je sais, les mots ne sont pas ce qui a le plus compté pour toi, il n’empêche, il y avait autrefois des mots pour décrire certaines réalités difficiles à comprendre, par exemple agonie, édifiant, piété, acceptation, abandon, patience, générosité… , des mots qui sonnent aujourd’hui un peu vieillot, comme des vêtements usagés qu’on ne veut plus porter, et pourtant ce sont ces mots qui parlent le mieux de toi en cet instant, le Roger de ces dernières années, le Roger de ces dernières semaines, le Roger de ces derniers jours, toi dont le souvenir va grandir en nous tellement tu as apporté de soin aux préparatifs de ton dernier voyage, tellement tu as consenti à la souffrance, tellement tu as protégé et préparé les tiens du mieux que tu pouvais.

Une première image me vient à l’esprit. C’était il y a quelques années : te voilà un matin comme un autre, impeccablement tenu , le teint clair, la peau fraiche, les ongles soignés, rasé de près, digne, digne est un autre de ces mots surannés qui te racontent si bien, digne comme on voudrait que tout être humain le soit encore aux portes de la mort, digne grâce aux soins que te prodiguent les tiens, ton épouse Marie Jeanne au tout premier chef dont la force morale éclaire ta nuit, et ces femmes et ces hommes du SSIAD que nous avons fini par prendre au fil des ans pour de proches parents, ces femmes et ces hommes dont il faudrait ici chanter la gloire. Nous sommes encore au début de ta maladie, et déjà tout est en place dans ton esprit et dans le nôtre, c’est ce qui restera pour moi, le soin de toi, le souci de ton confort, le respect de ton être, de ta personne, toutes ces inventions échaffaudées par les uns et les autres, je pense notamment à ta fille Florence, imbattable comme toi sur ce terrain des inventions. Améliorer ton sort, améliorer ta vie quotidienne, c’est la décision prise, elle sera intangible.

Une autre image, beaucoup plus près de nous celle-ci. Un dimanche matin, c’était il y a une dizaine de jours, j’entre dans ta chambre, je te vois étendu sur le dos, légèrement découvert, les mains nouées sur le ventre, comme tu en avais l’habitude, paisible, respiration lente et régulière, tu as les yeux mi-clos, dans une présence-absence annonciatrice de ce qui va survenir, tu es avec nous mais déjà un peu plus loin, de l’autre côté de la rive, je t’imagine te nourrissant des rumeurs de la maison, imprégné et tranquille, nos interrogations incessantes, nos rires, nos énervements, nos allers et retours vers toi, rarement je me suis senti plus proche d’un être humain et je me dis alors, pour qui a vu cet homme-là réduit au plus anguleux de son humanité, pour qui a vu tous les apparats de la vie le quitter les uns après les autres, nos certitudes, nos images toutes faites se retirer peu à peu, ou se décomposer lentement, impitoyablement, pour qui a vu cela, l’humanité réduite à l’essentiel, sa pensée, sa manière de voir, de ressentir ne peuvent plus être du tout les mêmes. Roger, tu as changé ça en nous, tu nous as tous changés, nous qui t’avons accompagné, Il n’y a pas deux hommes, celui d’avant, celui d’après, c’est le même homme, allant vers son essentiel, ecce homo, ou comment le petit homme que j’ai toujours connu, associé comme de la glaise à notre histoire familiale, autant qu’à mon histoire intime, est devenu sans le crier sur tous les toits un grand homme exemplaire. Tous et toutes, nous avons vu ta métamorphose, alors à vous Lisa, Flora, Bastien, Chloé et Nathan qui êtes ses petits enfants, je veux dire cela, si votre chagrin est grand, votre chance est immense de vous être approchés d’aussi près, chacun à sa façon, à son rythme, de votre grand-père, de ce grand-père-là, de la fin qui a été sienne, vous l’avez vu se réduire, s’effacer en douceur, partir sur la pointe des pieds, il ne vous a rien interdit, vous permettant d’apprivoiser sa mort, de vous y préparer, de lui donner de la tendresse, de le toucher, de le caresser, de recevoir de lui ce qu’il pouvait encore vous donner, jusqu’à ces instants ultimes où seules ont parlé, et avec quelle éloquence, ses mains si belles, ses mains justement, tes mains à toi Roger, mains d’horloger, mains de bijoutier, main de mécanicien de haute précision, mains de musicien. C’est que la mort n’épuise pas tout, la mort ne raconte pas tout , même quand elle est édifiante , elle n’explique pas ton scooter, ta grosse caisse, ta contrebasse, ton accordéon, les bals, les mariages, les orchestres, la fanfare, les soirées excentriques, ton amour des machines-outil, le soin apporté à tes propres outils, leur nettoyage, leur rangement, tes théories farfelues sur la création ou la fin du monde, ta foi du charbonnier, les grandes amitiés de ta jeunesse toujours présentes dans tes yeux, à la seule évocation des noms de Jacques Nevers ou de Félix Ciesla. La mort ne raconte pas davantage tous ces jeunes musiciens du Pélican que tu ramènes chez eux le vendredi soir, un par un, après la répétition, les allers et retours en voiture d’Arbois à Besançon, d’Arbois à La Chapelle-sur-Furieuse, d’Arbois à Pont-d’Héry, d’Arbois à Mouchard, d’Arbois à Poligny. Tu as transporté tant et tant de gens d’un endroit l’autre, pour des raisons tellement différentes mais revenant le plus souvent à la maladie ou au deuil qui lui succède. Tu es celui qui es là, toujours là, à son poste, celui qu’on appelle, auquel on demande un service, Roger tu pourrais ceci Roger tu pourrais cela. A ta manière à toi, décalée, tu prends ta part, toujours tu gardes de la distance, mais tu es là, concrètement, matériellement, si tu n’as pas toujours les mots pour le dire, tu poses les actes pour le faire, jamais tu ne te mets en avant, pour toi qui es d’un naturel compliqué, la vie semble ne pas être compliquée, il y a le ciel, il y a la terre, il y a les humains, et il y a un ordre dans tout ça, tu n’as connu le doute qu’entré dans la grande vieillesse.

Une dernière image, pas si éloignée de nous : il y a quelques semaines, tu es à table, tu n’y restes plus très longtemps. Au moins aussi arboisien que toi, Philippe ton fils évoque je ne sais plus quelle vieille figure loufoque d’Arbois comme il y en a eu tant et tant, tu n’en perds pas une miette, d’abord tu as ce sourire un peu réservé, pincé, mince, comme si tu hésitais encore, que tu voulais être sûr, avant de plonger, que l’histoire sera racontée dans le bon ordre et que ne manquera aucun de ses protagonistes, et puis quelque chose se dégage en toi, du sourire tu passes au rire, sinon au fou rire, et du fou rire, tu reviens sereinement au sourire, ton regard est un lac apaisé, dans ce sourire, une énigme, une interrogation. Peut-être, est-ce le sourire du sage.

26 septembre 2016

Daniel Conrod