Rien ne m’est plus éloigné que la prise de parole publique, on n’a jamais eu ça dans ma famille, jamais, il fallait se taire, les enfants les femmes toujours, rester à leur place, les femmes les enfants toujours, ne pas se faire remarquer, ne jamais se mettre en avant, ne pas faire parler de soi, ni pour le bien ni pour le mal, le corps rentré au dedans du dedans, solidement claquemuré, les enfants les femmes toujours, clé de la honte, toutes les clés dans les mains de nos pères, maîtres de nos vies, je parle ici de la honte intime et sociale à vivre, à être, c’est ce qui me rapproche de bien des balbyniens que j’ai renncontrés depuis le mois de septembre 2015, souvent on appelle ça, pudeur, moi je l’appelle, peur, vivre dans la peur, il y a ça d’abord dans l’idée de banquet, sortir de la peur, nous aider les uns les autres à sortir de la peur, de toute sorte de peur pour nous tenir les uns à côté des autres, assis ou debout, dans le partage du silence ou le partage de la parole, dignement, quels que soient notre lieu, notre place, quels que soient nos parents, on pourrait dire que l’art, créer écrire des poèmes ou écrire des discours chanter danser jouer d’un instrument, jouer sur un plateau ou dans la rue , sert à nous désincarcérer, sortir de nos prisons intérieures et sociales et politiques et sensibles et sexuelles, désincarcérer signifie, sortir de la prison, à Bobigny, je suis devenu ce que je n’avais jamais imaginé devenir un jour, une sorte d’écrivain public, je n’ai pas d’autre mot sous la main pour dire la chose, c’est ce qui s’est inventé au cours de ma résidence, inventé quelquefois contre moi-même, on ne s’invente jamais mieux que contre soi, ce mot de résidence, je l’ai pris au pied de la lettre, au sens du verbe, habiter mentalement d’autres vies que la mienne, au risque de me perdre, Bobigny m’était inconnu, Bobigny m’est devenu presque familier, presque, pas totalement, je mentirais, il m’en a coûté de me projeter dans d’autres vies que la mienne, on y malmène ses repères, je suis aujourd’hui plus fragile qu’avant, moins assuré du chemin qui est le mien, c’est ce que j’ai voulu sans tout à fait le savoir, il n’y a rien qui fasse d’un.e auteur.e ou de toute personne qui se lève et prend la parole un être à part, une exception, je rêve d’une égalité qui n’existe probablement pas, je veux cette égalité, je nous veux, nous d’ici et d’ailleurs, je nous voudrais, à distance égale de la table, une table sert à beaucoup de choses, la table est le lieu par excellence du partage du pouvoir et de ses symboles, dans les familles comme dans la société, nous sommes là maintenant, dans une maison de théâtre réouverte depuis peu, le théâtre aussi est un lieu du pouvoir, les portes sont ouvertes, les tables sont dressées, on dit, vous le dites, vous le pensez souvent avec force, sinon avec raison, ceci n’est pas pour nous, moi aussi j’ai pensé longtemps comme ça, je croyais que ça me faisait du bien, j’enrageais au dedans de moi, je me grattais l’âme et l’esprit jusqu’au sang, en réalité ça me faisait du mal de me persuader que ce n’était pas fait pour moi, ça me séparait, ça me coupait des gens, les populismes se nourrissent de ce genre de croyance, ils se nourrissent de nos tristesses comme de nos empêchements – on ne s’en rend vraiment compte qu’une fois entrés pour de bon dans un travail d’émancipation. Alors cette fois, aujourd’hui, pour un instant, cet instant qui durera le temps que vous voudrez, je vous invite à déposer à côté de vous cette pensée que ce n’est pas pour vous, encombrante, délétère, inutile, à l’éloigner, non pas à la renier, cette pensée, mais à la tenir à distance, à vous laisser un peu faire. Une invitation ne se refuse pas.
A quelques jours de l'assemblée générale ordinaire de l'association lebanquet, créée il y a un peu plus de un an pour accompagner humainement et encadrer juridiquement ce projet de plateforme digitale appelé lui aussi lebanquet, lebanquet.eu, une amie me rappelle opportunément ce texte polymorphe et tout-terrain, intitulé « L'invitation » , l'un de ces textes que j'appelle « ramasse-miettes » parce qu'on y revient de temps à autre pour y glisser telle ou telle nouvelle pensée, voire y substituer un mot à un autre, de ces textes d'intention inusables, tantôt mis de côté, tantôt rapetassés comme de vieux vêtements qui nous accompagneraient jusqu'au bout de la route. Ecrit en 2017 dans le contexte de mon long compagnonnage avec la MC93 de Bobigny, s'il est d'abord une invitation adressée aux habitants de Bobigny à participer aux banquets que j'y organisais avec le concours d'associations locales et des personnels de la MC93, il est aussi l'amorce d'une réponse à la question qui me taraudait et n'a plus cessé de me tarauder depuis : qui s'occupe de celles et ceux qui s'occupent des autres ? A chacun.e d'y répondre à sa façon.
