Au sujet d’un certain Alexandre Place et de ce qui nous pend au nez

31 Mar 2025

Premières impressions après l'une des très fameuses causeries campagnardes écrites et jouées par le comédien Jean-Marc Thuillier en février 2022.

Il y a quelques années, entre Drôme et Comminges, on avait laissé le fameux professeur Alexandre Place la mine un rien chafouine, contrarié, seul au bord d’une falaise de l’âme, certes non pas fatale, ni fractale, mais friable. A la fois bravache et placide, notre expert des profondeurs insoupçonnées portait joliment la mélancolie. Il avait sa manière bien à lui de le faire. L’éloquence qu’il y faut. Le goût des mots qui s’embrouillaminisent. La mélancolie est souvent une excellente rampe de lancement. Un prolégomène. Un prodrome. Le signe qu’autre chose pourrait survenir. D’où que l’on a paisiblement, honnêtement, respectueusement attendu… attendu qu’un frémissement se manifeste, attestant que le professeur ne nous avait pas tout dit de ses préoccupations ni de l’état de ses recherches, ni de l’étendue de ses connaissances, ni moins encore de l’état du monde tel qu’il le voit : un monde qui va mal et dont il faut s’occuper urgemment. Nous avions cet espoir-là. Et voilà que la chose s’est produite. A deux pas de la falaise, non pas une révélation, mais un embrasement intime ou quelque chose de tel. Il n’y a pas d’autre explication. Ainsi est-on tout émoustillé d’annoncer que le professeur Alexandre Place, plus fringuant que jamais, non seulement a repris le chemin des estrades, mais qu’il se porte bien. Mieux, incomparablement mieux en tout cas que le monde alentour, un monde, on le sait, entré en gigantesque convulsion, un monde devenu l’ardent souci de notre expert émérite. On parle ici du monde en tant que planète vastement dévastée mais aussi du monde en tant que prodigieuse machinerie langagière et camouflante ou que théâtre clos de notre humanité en voie de perdition, sinon de disparition. Rien de moins.

Bien que tenue en un lieu resté secret jusqu’au dernier moment, la nouvelle conférence du professeur Alexandre Place a provoqué un concours de populations considérables. Lesquelles en sont sorties coites et chambardées. Car enfin, démonstration venait de nous être faite qu’il existe un entendement des choses et autres phénomènes permettant tout à la fois de conjoindre une chose et son contraire, le froid et le chaud, le plat et le courbe, le kangourou et l’art de la voltige arboricole, le port de la soutane et la boutonnerie… On en passe ! De ce propos dont nous ne dévoilerons évidemment pas les abîmes ni la dramaturgie qui les inspire, il ressort que rien de ce qui occupe les esprits pourpensés de ce temps, absolument rien n’échappe à l’acuité vigilante de notre faux ingénu, pas plus l’art de porter le nœud papillon et le gilet de velours côtelé avec une désinvolture revigorante que celui (l’art) de chevaucher les vrombissements interstellaires les plus métaphysiques, qu’ils nous viennent des temps les plus anciens ou des apocalypses à venir. Car enfin qui d’autre que cet homme à la contenance modeste et vétilleuse, humaine trop humaine, qui d’autre en ces temps fracturés, aura su avec une telle hauteur de vue combiner l’articulable et l’inarticulable ? D’ailleurs, au sortir de la conférence en question, il se trouva une dame culturelle élégante pour s’écrier ceci qui vaut tous les éloges : « Avec de tels hommes aux manettes, le pire n’est pas certain ! » Ainsi la chose était-elle dite et bien dite.

Février 2022

Daniel Conrod