honneur à vous, Leïla Shahid

19 Fév 2026

Diplomate, Leïla Shahid (1949-2026) a été déléguée générale de la Palestine en France entre 1993 et 2006, puis déléguée générale de la Palestine auprès de l'Union Européenne de 2006 à 2015. Le journaliste Benjamin Barthe lui rend un bel hommage dans Le Monde daté du 20 février.

Hier soir mercredi 18 février 2026, votre mort annoncée à la radio au milieu d’un vacarme d’absurderies habituelles et autres dégueulasseries de ce temps tenacement dégueulasse

votre mort à peine entendue/réalisée sur le moment, pour un peu, on l’aurait ignorée

et puis non

alors ces quelques mots pour vous madame Shahid, quelques mots d’hommage et gratitude à la beauté de votre chemin de vie

quelques mots de peine sans horizon, quelques mots sans autre titre ni statut que notre commune appartenance à l’humanité

quelques mots pour vous madame Shahid que je ne connaissais pas plus que tout un chacun et chacune de ma génération franco-septentenaire

quelques mots tout autant à la mémoire d’une paix promise que nous pensions possible, possible pourquoi pas, Oslo pourquoi pas, Madrid pourquoi pas,

une même terre pour deux pays et peut-être, pourquoi pas, plus tard pour deux pays qui n’en feraient plus qu’un,

vous avez été de ce fol espoir, debout sur votre muret de pierres, de-ci de-là, veilleuse, voltigeuse, industrieuse,

vous avez été d’ici, en France, et ailleurs, mais en France surtout, cette voix plus que familière, familiale pour ainsi dire, inaugurale d’un petit mieux peut-être, mais d’un petit mieux quand même malgré tout ce qui déjà se profilait,

Israel/Palestine versus Palestine/Israel, que tout s’arrête et que tout reparte autrement,

nous appartenions à la foule des braves gens de la décence, à nous se mêlaient des penseurs des artistes et autres esprits libéraux, à l’unisson, religieux ou pas, de gauche le plus souvent les plus nombreux dans les cortèges et tout en bas des pétitions mais pas que, tous et toutes nous voulions cette paix comme un chemin pour nous aussi, tracé dans notre quotidien, le modelant, le densifiant, la paix, cette paix ferait aussi notre paix d’ici, vous avez été à la pointe de notre avant-garde, notre assurance, notre devenir,

les années quatre-vingt dix, c’était quand déjà ?

Oui quelques mots pour saluer votre vie de paroles dites et mille fois redites, vous que j’ai tant et tant de fois écoutée à la radio, dont je reconnaissais la voix de loin, chaque fois me disant que quelque chose sortirait de cette voix-là, qu’avec cette voix rouleuse de r, nous étions parés, qu’il y avait quelqu’un ou quelqu’une dans la maison, de la lumière, de l’humain, de l’humanité, la bonté qui nous manque multiplement dans ce monde qui est nôtre, vous, oui vous, tant vous nous étiez devenue proche, vous étiez des nôtres, à notre table, avec votre courage de femme, votre singularité, votre amour déclamé de la littérature, vous n’étiez pas nombreuses à brasser tout ensemble sur le devant de la scène autant que dans les coulisses de l’histoire, vous teniez entre les mains l’eau et le feu, jamais l’une sans l’autre sinon tout était perdu, vous le saviez, d’ailleurs maintenant que l’eau et le feu ne se parlent plus, ni ne se regardent, tout ne semble-t-il pas perdu ou sur le point de l’être, qu’allons-nous faire, que pouvons-nous faire…

qui maintenant pour soulever le fer et le béton, qui maintenant le pourrait alors que partout des tyrans de tout poil dansent la tarentelle par dessus le moindre frisson, la moindre lueur, la moindre possibilité qu’autre chose advienne, de l’humanité, des tout petits bouts de simple et petite humanité, nombreux/nombreuses s’en contenteraient…

Vous dire ici que je ne pèse pas grand chose n’est pas dire que je ne suis rien, c’est dire que j’appartiens désormais à cette masse probablement innombrable, et pourtant invisible et sans voix, d’hommes et de femmes qui ne sont pas ou plus grand chose au milieu d’un océan de cruautés, de brutalités, d’horreurs, d’obscénités, de mots sans queue ni tête, de mots et de nombres publicitaires nettoyés de toute profondeur et vérité, de toute parole ou réalité vivaces et partagées, une masse d’hommes et de femmes tous et toutes mentalement épuisés/esquintés par la désolation de vivre dans un monde devenu inhabitable, devenu laid, devenu sombre et vide

et pourtant, nous y sommes, nous en sommes, nous continuons là où nous nous trouvons et c’est de là et de nul autre endroit que nous vous saluons madame Shahid

Daniel Conrod