Fabien

17 Nov 2025

« Au soir de la folie, nu et clair,
L'espace entre les choses a la forme de mes paroles,
La forme des paroles d'un inconnu,
D'un vagabond qui dénoue la ceinture de sa gorge
Et qui prend les échos au lasso »,
Paul Eluard

Fabien, six lettres et deux syllabes, Fabien tout seul, une voix, des bouts de vie, on pourrait dire que cette voix, ces bouts de vie appartiennent à un individu qui ne s’est jamais vraiment permis de l’ouvrir, comme s’il avait la gorge entravée, donc, quelqu’un qui n’aurait jamais osé, osé dire, oser vivre, oser partir, oser rester, osé aimer, oser être aimé, oser gueuler, oser haïr. Il y a plein de gens comme ça sur la surface de la terre, la plupart des gens probablement, de gens qui vivent à moitié leur vie parce qu’ils ne peuvent pas faire mieux ni plus. D’abord, on le (Fabien) saisit enfant, à la volée, après quoi, on le laisse(ra) faire, mener sa barque à sa guise, dans l’ordre et le rythme qui lui conviennent. Tout pourra arriver, en tout cas, tout ce qu’il aura souverainement décidé. Après tout, c’est de sa vie qu’il s’agit, une vie déjà bien avancée, ni bonne ni mauvaise au fil de laquelle il a réduit au strict nécessaire ses interactions avec autrui sans se plaindre ni réclamer quoi que ce soit. Fabien est un individu libre de toute dette. Alors pourquoi/comment ce Fabien semble-t-il avoir un jour décidé, car ce genre de décision doit remonter à un certain temps, de l’ouvrir une bonne fois pour toutes ? Pourquoi se dit-il que le moment est venu de le faire et que personne ne le fera à sa place ? Pourquoi a-t-il en tête de mener cette affaire jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’aux portes de la mort, du moins aussi loin que sa santé physique et mentale lui permettra de pousser son projet de… l’ouvrir ? L’état du monde ou son état à lui ou les deux en même temps ? Qu’importe puisque tout est lié et qu’on se fout pas mal de l’ordre dans lequel les choses se sont nouées les unes aux autres pour lui dès lors qu’elles sont devenues à peu près inséparables et que l’humanité est sur le point de réussir son propre projet à elle, à savoir sa destruction et la destruction de tout ce qui l’entoure, la porte et la supporte. Loin d’être indifférent à ce processus de destruction cannibale, Fabien est vigoureusement campé sur son quant à soi. Pour une raison connue de lui seul, il a choisi de parler de lui à la troisième personne. Il dit «il» et pas «je.» Il dit par exemple «l’enfant fait ou dit ceci l’enfant fait ou dit cela.» 

Au mot littérature, Fabien préfère le mot écriture qu’il emploie avec prudence et par commodité car il faut bien désigner les choses d’une manière ou d’une autre : ces affaires compliquées (écrire/l’écriture) revenant à ses yeux à la notion toute simple de travail : ceci est un travail, ceci est du travail. En conséquence, aux questions qu’on lui pose, Fabien répond simplement qu’il travaille ou qu’il a travaillé ou à la rigueur qu’il écrit, sans autre précision, comme s’il s’agissait d’un état de fait plus que d’une série d’actions matérielles pouvant concourir à une édification quelconque (œuvre ou notoriété…) 

Daniel Conrod