Un plateau de théâtre, quand tout marche bien, que le propos est juste, que les protagonistes, artistes et techniciens, sont à leur place, que chacun sait ce qu’il a à faire, que la ferveur est là et ce qu’il y faut aussi de conscience d’une responsabilité collective, d’un engagement de soi, d’un danger et de la fragilité des corps, un plateau de théâtre donc peut vite devenir une leçon de choses, ou mieux, un monde en réduction à partir duquel on pourrait regarder et comprendre celui dans lequel nous vivons avec un étonnement renouvelé… Certes on est venus là pour le plaisir des yeux et la vivacité des sens. Pour se détendre et se distraire. Changer de bulle ou de bocal. Ouvrir son esprit. Après tout, un spectacle est un spectacle. Il a son usage propre. Mais il arrive qu’on se surprenne à y voir toutes sortes de choses relevant d’un autre champ de notre vie sociale et politique. Ainsi en est-il allé pour moi avec le spectacle « Immaqaa, ici peut-être » , conçu et mis en scène par le circassien Mathurin Bolze (ex trampoliniste d’exception) et présenté ces derniers jours par sa compagnie MPTA (les Mains les Pieds et la Tête Aussi) au Théâtre du Rond-Point (Paris). Pour faire court, tout ce petit monde appartient au nouveau cirque, Mathurin Bolze en tête, lequel a contribué avec bien d’autres à en faire un art de la scène majeur en y insufflant un au-delà de la seule performance technique ou en faisant de cette performance technique un récit remarquable. C’est à dire de la dramaturgie.
« Immaqaa » est un spectacle indiscutablement magnifique dans lequel tout converge vers un horizon : une scénographie époustouflante, musique et lumières à l’avenant, des interprètes au moins aussi intéressants par leur présence scénique que par leurs performances techniques et puis, un je ne sais quoi, rassemblant tout cela, et nous éveillant, nous aussi du public, à la possibilité (ou à l’utopie) d’une autre habitabilité du monde, hasardeuse, fragile et fraternelle. Un horizon d’espérance, diraient un.e sociologue. Un horizon faisant de huit interprètes une avant-garde exploratrice en notre nom à nous, spectateurs, mais aussi citoyens à la fois d’un pays et du monde. « Immaqaa, ici peut-être » résulte d’un voyage de recherche de trois semaines de Mathurin Bolze et de quelques-uns de ses acolytes au Groenland. Pourquoi le Groenland ? Sans doute est-ce là où se trouve le Nord que l’on est supposé ne jamais perdre ! Là où la blancheur immaculée des explorateurs d’autrefois ne cache plus ses fractures. Là où se croisent et se pressent à peu près toutes les transformations, vulnérabilités et autres profanations de la planète et de ce qui l’entoure. Là où nous autres, occidentaux, avons été précédés de longue main par la foule de celles et ceux, Inuits et autres, qui n’ont jamais pensé autrement leur condition humaine que contenue et retenue. Immaqaa veut dire en Inuktitut (l’une des langues Inuites) ici peut-être, un ici peut-être qui dit beaucoup d’une précarité qui n’empêche pas le geste ni la parole ni le nous.
De ce nous effectif, fabriqué par un beau spectacle, de ce nous substantiel surgi d’un plateau de théâtre, on est vite rendus vers le nous qui nous manque ou nous fait mal aujourd’hui, en tout cas dans la perception d’une pensée de gauche : l’œuvre d’art n’est-elle pas souvent observatoire autant que laboratoire. Alors pourquoi ce qui est possible sur un plateau, ou dans un atelier, avec tout ce que cela suppose de travail en amont, de recherches, de lectures, de répétitions, de patience, de points de vue divergents, de tâtonnements, de pages blanches, d’essais, d’erreurs, de coups de gueule, de prises de becs, de décisions à prendre, d’arbitrages financiers, de violence aussi, de ruptures, de soutien public, d’échéances impérieuses, de collectif (et j’en passe), pourquoi tout cela ne semble pas être possible dès lors qu’il est question (par exemple) d’une autre performance collective (si je puis dire) autrement plus capitale qu’un spectacle si beau soit-il, à savoir (en ce moment même) l’imminence d’une élection présidentielle dont on nous répète ad nauseam qu’elle est de la plus haute importance pour le pays. Pourquoi celles et ceux qui devraient logiquement mobiliser les énergies et les esprits semblent pour la plupart d’entre eux/elles paralysé.e.s face à l’obstacle, aphones ou absent.e.s, inaudibles ou pas du tout à la mesure des enjeux de ce temps qui est nôtre ?
On me répondra que théâtre et politique, ce n’est pas la même chose, que le pouvoir ou la prise de pouvoir ou le combat politique ont leurs règles propres, comme s’il n’était pas aussi question de pouvoir ni de prise de pouvoir ni de politique sur un plateau de théâtre ou dans une compagnie. Quelqu’un forcément ajoutera avec un trémolo dans la voix qu’un pays n’est pas une salle de spectacle (n’est-ce pas Donald ! ). Je sais, mon analogie peut sembler un peu simplette. Mais l’est-elle tant que cela ? Ces huit explorateurs de « Immaqaa » dont dépend grandement la réussite du spectacle, imagine-t-on un instant que trois ou quatre d’entre eux décident au milieu du spectacle, sur un simple coup de tête, d’abandonner leur groupe d’appartenance et de s’en aller de leur côté parce qu’ils en savent plus long sur le chemin à prendre ou sur la destination à atteindre ou qu’ils ne sont pas satisfaits du déroulement de la représentation ou qu’ils ne sentent pas en eux le désir furieux de jouer plus longtemps devant nous ce soir-là ou qu’ils n’en ont plus rien à faire ? Le film « DAO » dont je parlais ici il y a deux semaines inspire exactement les mêmes réflexions. .
Sommes-nous si loin de ce qui nous arrive et nous fend le cœur et l’esprit depuis des années. Je veux parler du constat poignant que nombre de dirigeant.e.s, de responsables politiques, leaders d’opinion, ex et futurs importants, porte-voix, candidats et candidates, ont déserté pour la plupart d’entre eux la scène et l’espace publics réels. Ils ne sont pas là. Pas vraiment là. Pas entièrement là. Pas là corps et âme. Comme s’ils n’étaient pas intéressés par l’incroyable renversement de monde dont nous sommes témoins ou qu’ils ne le voyaient pas ou qu’ils avaient renoncé à en dire quoi que ce soit d’un peu éclairant ou audacieux. Je ne parle pas ici de primaires, de candidatures ou de programmes, mais de quelque chose d’infiniment plus précieux de nos jours : la construction commune de récits pour maintenant, des récits dont nous avons besoin puisqu’aussi bien, nous avons basculé dans un monde que nous ne savons pas encore comprendre et habiter et parce que nous ne reviendrons pas en arrière. Que ces récits soient fragmentaires ou tâtonnants, qu’importe, nous voudrions simplement qu’ils approchent et risquent quelque chose de l’ordre d’un sens ou d’une assise. Un quelque chose qui réchauffe et entraîne. Un peu comme le fait un très très beau spectacle.
Rapport ou pas avec ce qui précède… Pierre Lemaitre ouvre son dernier roman « Les belles promesses » avec une citation de Stevenson qui mérite le détour : « Tout le monde, tôt ou tard, s’assied au banquet des conséquences. »
