au fait, pourquoi ce mot banquet ?

27 Déc 2025

Ce temps-charnière apparemment immobile entre deux années n'est pas le plus mal venu pour (re)dire ce qui nous a fait aimer ce mot de sept lettres et deux syllabes, à la fois passe-partout et secret, ordinaire et puissant, au point de lui avoir confié un projet de plateforme digitale.

©Vincent Muteau

Le mot banquet dit ce qu’il veut dire. Se mettre à plusieurs autour de la même table, sous un même ciel, fût-il cloud, sur un même sol, fût-il dans un état d’épuisement avancé. Parler, s’adresser à égalité les uns aux autres. Le vouloir. Ne pas céder au repli, ni à la résignation. Dans cette affaire, la solitude d’un auteur, son propre désarroi face à l’état du monde, la question obsédante d’un « quoi faire » utile et concret, ne sont pas plus ni moins importants que la solitude ou le désarroi ou la question d’un « quoi faire » de n’importe lequel et laquelle d’entre nous. Nous avons cela en partage. Le moi n’est pas le tout ni le surplomb de toute chose. Il est même devenu par bien des aspects l’obstacle, l’un des ressorts de nos empêchements actuels. Humaine condition, état du monde ou intime solitude, chacun.e se débrouille comme il/elle peut avec ça.

Après un long chemin, j’en suis venu à me dire : ce qu’il nous faut, c’est une cabane à plusieurs. Construire une oeuvre d’art en solitaire, supposée frôler l’éternité, n’est pas ce qui importe aujourd’hui. Il n’y a plus d’éternité devant nous. Seulement un devenir-présent instable, vulnérable infiniment, inaccompli, menacé comme le sont à peu près toutes les espèces. Ni l’habitabilité de la planète ni l’entendement du monde ne nous sont désormais choses acquises. Avec ce que je porte dans ma besace, je fais les premiers pas. Sur la table du monde, je pose petit à petit ce que j’ai fait de mieux et ce que je fais de mieux de ma vie, écrire, raconter, dire, écouter le bruissement des choses et des êtres. Rassembler l’existant parce que c’est le moment de le faire et tout autant continuer et si possible, amplifier, poursuivre l’oeuvre patiente de dépliement. C’est à dire des textes venus de loin dans le passé, ou de loin dans les anfractuosités du temps présent, des textes à travers lesquels j’essaie d’y voir clair dans ce qui m’est arrivé et nous est arrivé, comme dans ce qui m’arrive ou ce qui nous arrive : on n’écrit pas à partir de rien, on n’écrit pas sans y chercher quelque chose qui nous importe absolument et qui parfois importe aux autres. C’est un départ. Le début d’un voyage. Une invention. J’appelle cela banquet. Banquet comme lebanquet.eu.

D’autres gestes feront suite. D’autres présences artistes ou autres s’en mêleront. Littéralement parlant, il y aura concert/concertation. Don contre don. Il entre du pari là-dedans. Quand tout invite au ressentiment, quand tout menace de s’effondrer, tenir ensemble la chambre et le monde. Et surtout ne pas vouloir le faire seul. On ne le pourrait pas. Petits, nous le sommes. Isolés, nous le sommes aussi. Minoritaires, sans nul doute et de plus en plus. Nous n’en existons pas moins. Il y en a qui écrivent, il y en a qui font de la musique ou de la poésie. Il y en a qui lisent à voix haute. Il y en a qui lisent en silence. Il y en a qui rêvent de villes et de vies nouvelles. Ou de jardins ou de design digital. Il y en a qui font des images ou qui dansent… Il y en a qui portent en eux ou en elles la poésie comme un secret. D’autres qui l’écrivent, la disent ou la portent parmi les gens. Il y en a qui soutiennent et mécènent les idées parce qu’ils aiment les idées et les gens qui en ont ou qui essaient. Il y en a qui, visage et colonne redressés, sourient dans la rue. Il y en a qui contemplent et se taisent. Au bout du bout, cela fait du monde. Un biotope en puissance. J’appelle cela aussi banquet. Banquet comme lebanquet.eu.

Dix, quinze, vingt pour commencer. Lebanquet a pour objet notamment de travailler à cette rencontre avec vous, avec d’autres artistes que je connais un peu et surtout que je ne connais pas encore. Réfléchir à ce que nous pourr(i)ons faire ensemble. Plus facile à dire qu’à faire. C’est l’art des petits bras, le temps des petits pas. Longtemps avant ou il n’y a pas encore si longtemps, il y a eu des salons, des cabinets de lecture, des revues, des mouvements, des maisons des arts et de la culture, des caves de la poésie, des ronds-points, des nuits-debout, des universités populaires, des ateliers de toutes sortes… Il y a eu aussi, plus humblement et beaucoup plus récemment, les banquets de la MC93 de Bobigny pour m’inspirer et nourrir également ce projet de plateforme digitale. C’est une seule et même histoire.

Créer un « site d’auteur » avec l’idée d’en faire petit à petit une maison commune, comme il existe des communs, est-il ce qu’il faut faire aujourd’hui ? Comment le savoir sans nous y mesurer honnêtement, comment le savoir sans le vouloir. Au moins avons-nous à peu près compris cela maintenant : beaucoup de ce que nous avons cru, beaucoup de ce que nous avons pensé, nos horizons d’attente, ce qu’étaient supposées être, devenir et produire nos pratiques politiques, sociales, culturelles et artistiques sont cul par-dessus tête ou perdus. A cet état des choses, il n’y a pas trente six réponses : faire quelque chose de toutes les manières possibles et le faire à plusieurs. Bricolage ou pas, chacun.e d’entre nous a ses grands et petits défis à relever. Un tiers pari, un tiers pensée, un tiers confiance. Faire confiance est la clé du trio. Toujours.

L’an neuf approchant, je le souhaite heureux et prospère pour chacun.e d’entre vous.

Restons groupé.e.s.

Daniel Conrod