Célébration

2 Avr 2025

Divagations autour du tableau de l'artiste plasticienne Barbara d'Antuono, «Célébration»
Cette libre lecture du travail de l'artiste est extraite du livre «Créatures dépareillées» (2024) consacré au travail de l'artiste.

Plus j’y plonge mes yeux de lynx, plus je m’y perds, plus je m’y noie, plus je me dis qu’ainsi me sont apparus la vie le monde autour de moi au tournant des années cinquante/soixante, c’était il y a des siècles de cela, j’étais un petit garçon extirpé du néant par le sort, la mort avait été ma naissance, je tenais par un fil, j’étais de ces garçons de travers incapables de voler, statiques, patauds, je n’étais pas le seul,  j’étais maussade et fantasque, j’avais les animaux en moi, ils étaient ma ferveur, ma consolation, mon répit, on me trouvait un peu neuneu, à moins que, mais cela était beaucoup plus rare,  je fusse apprenti magicien, « laissez le faire son chemin ! », murmuraient quelques femmes de bien pour apaiser la horde folle – célébration -, qui savait que j’avais le doigt du destin pointé entre mes deux omoplates, un jour, plus tard, je serais non pas le grand inquisiteur mais le grand réparateur des tragédies familiales, cancers noyades mélancolies et consorts, en attendant ce jour de toutes les espérances, j’étais enfant de choeur tout près du corps du Christ et de ses acolytes aux somptueux atours d’or et d’argent – célébration célébrations -, dès avant ma naissance, j’avais un contrat sur la tête, notre maison regorgeait de morts, elle ne savait qu’en faire, ils débordaient de partout, un enterrement chassait l’autre – célébration célébrations -, ainsi je regardais la vie le monde les humains autour de moi, comme danse infernale et fééries cruelles et vierges virevoltantes et saintetés plastro-sanguinolantes, exhibant maléfices et sacrifices, et démons en maîtres de cérémonie, leurs somptueuses redingotes et autres beautés pécheresses – célébration célébrations -, ce que cela ferait d’un enfant de mon âge rêvant de terriers au fond desquels les animaux tenaient conciliabules et décidaient de toutes choses, mon père le tyran n’y pouvant mais lui-même, les animaux faisaient la loi, leur langue que je m’étais imaginé connaître, tout autant que je savais celle des morts, et par dessus tout ça, toute lépreuse que fût ma peau, je me voyais, pourquoi pas, exhibant des seins supernautiques, arborer un pénis de belle et bonne taille d’où sortiraient un jour des fleurs sonores qui feraient un bouquet d’artifices, de perles de verre et autres breloques je serais chatoyé, ainsi, j’y croyais dur comme fer, enfer et paradis, j’irais la vie le monde en cortège et musique ma reine poésie tout devant… célébration 

Daniel Conrod