la fable du lapin et du renard

28 Avr 2026

ou l'art de ménager ses forces
Le conte du renard et du lapin est un mantra qui se cache bien
fait pour être dit ou écouté, ruminé ou médité, répété ou infusé
il y faut du travail, au moins un petit peu, jusqu'à ce qu'un chemin se dévoile et qu'on se dise, pourquoi pas...

par un froid matin qui cogne, renard rentre chez lui, tête basse, jour de Pâques

en chemin, croise lapin, partant lui à son travail, sifflotant, fleur au fusil

renard qui dit : « salut lapin, la rivière est à sec / la forêt est en feu / mon ami m’a quitté / j’ai froid j’ai chaud, j’sais plus quoi faire, alors s’il te plaît, raconte moi une histoire, mais pas une histoire comme d’habitude, cataguerres en noir et blanc, les forts contre les faibles et tout qui s’arrête là… j’t’en supplie, lapin chéri, cette fois, raconte-moi le monde autrement, comme je voudrais qu’il soit » et renard de pleurer à chaudes larmes

ému par le chagrin de son très vieil ami, lapin enlève son scintillant petit chapeau japonais coincé entre ses deux grandes oreilles, tourne tourne sa petite langue trois ou quatre fois à l’intérieur de son petit museau rose et blanc, comme sa petite maman lui a dit qu’il fallait faire dans certaines circonstances de la vie

enfin lapin qui dit : « renard mon doux ami, c’est que je ne vois QUE ce que je vois, tu me connais assez pour le savoir, je n’invente jamais rien, toujours en embuscade mes oreilles effilées, toujours à l’affût mes poils touffus tout jolis, croix de bois croix de fer, où que j’me tourne et farfouille, j’vois rien qui puisse te consoler des malheurs de ce temps »

renard qui répond : « ah bon, alors comme ça, tu vas m’laisser tout seul, gelé perclus, jour de Pâques, dans mon chagrin » et la pauvre bête de beugler sa détresse

« non… non non » c’est lapin qui voudrait le consoler : « j’ai peut-être une idée, c’est un truc un peu spécial que j’pratique depuis longtemps, un secret si tu préfères, mais j’te préviens, c’est pas magique, c’est pas tout l’temps, mais des fois, ça y ressemble un p’tit peu »

renard qui r’nifle tout c’qu’il sait : « dis toujours »

lapin qui r’prend d’abord à mots comptés, bafouille et s’embrouille, on comprend rien à ce qu’il dit, on dirait qu’il marche sur des oeufs tellement il a peur de décevoir son ami, enfin lapin qui s’lance pour de bon, ouf il était temps

« écoute-moi bien renard, le monde est usé jusqu’à la corde, tellement usé par tous les bouts que même lui changer d’nom ou l’changer d’galaxie n’y changeraient rien, pas plus qu’une belle histoire ronde et repue comme une orange changerait quoi que ce soit à ta peine, l’eau le feu et tout l’bazar, tu n’y peux pas grand-chose, faut qu’tu t’y prennes autrement, qu’tu fasses un détour, pour une fois qu’tu bifurques, c’est souvent c’qu’il faut faire dans la vie…

d’abord, sauf ton respect, faudrait qu’tu r’mettes un peu d’ordre dans ta fourrure, que tu r’dresses ta silhouette, tu t’laisses aller comme un p’tit vieux, renard, et c’est pas d’bonne politique dans une vie de s’négliger, jour de Pâques ou pas

segondo, moi j’dis, y’a c’qu’on peut/y’a c’qu’on peut pas, faut pas tout confondre, les choses importantes, celles qui l’sont moins, celles qui l’sont pas, toi, tu mets tout ça dans l’même sac, t’en fais d’la tambouille, t’y patauges, tu t’y noies, forcément tu t’en sors pas »

« dis qu’j’vaux pas un clou pendant qu’tu y’es » c’est renard qui dit ça bien sûr

« Oh la la, fais pas ta mauvaise tête, renard, on dirait qu’t’as perdu père et mère…

J’veux bien t’aider mais faudrait qu’t’y mettes un peu du tien lascar »

Et là, tout d’un coup, sans prévenir, on dirait qu’les yeux de renard se sont requinqués

Regardez moi ça, comme il s’est débouriffé vite fait bien fait, toutes oreilles redressées, gracieux, fringant d’un coup d’un seul comme un sou neuf

alors c’est lapin qui reprend, sans se presser comme s’ils avaient l’éternité devant eux : « à quelques pas d’ici, je connais une voie parallèle qui part un peu de biais, presque semblable au chemin que tu prends tous les jours, on pourrait les confondre, on n’la voit pas du premier coup d’oeil, cette voie parallèle, elle se cache sans s’cacher, tu l’as sous ton nez mais tu l’as pas non plus, c’est un peu particulier, faut juste y aller à tâtons, avec tes yeux au bout des doigts…»

Un bref instant, lapin semble hésiter comme s’il avait perdu son fil, renard s’impatiente…

lapin qui reprend : « cette voie parallèle, pour la trouver, il te faut obliquer d’quelques pas, pas d’beaucoup, si peu que tu devras t’y r’prendre plusieurs fois pour tomber d’ssus au poil près, t’inquiète pas, t’y vas tranquille comme baptiste, sans jouer des biscotos, ça s’fait presque tout seul, cela t’prendra un peu d’temps, renard, dis pas qu’t’en a pas d’temps, tout l’monde en a, faut juste lui faire d’la place au temps, il demande rien d’autre que ça, un peu d’place, alors tu fais ça tous les jours, comme de la gymnastique ou du footing, applique-toi, concentre-toi, ralentis quand il faut, accélère le pas quand c’est nécessaire, des p’tits sauts d’cabri, oui, d’cabri, ça peut pas nuire, essaie des trucs, des p’tits trucs que t’as jamais faits, grimper à l’horizontale sur un tronc d’arbre, chanter à tue-tête, sauter à pieds joints dans les flaques d’eau, j’sais pas, moi, marche sur tes deux mains, fais galoper tes deux jambes dans l’ciel, jusqu’à les exécuter, tous ces gestes et petites choses de rien du tout, à la perfection, attention, j’dis pas perfection comme être parfait, j’dis juste… bien faire les choses, les bichonner, ça tu sais faire, j’te conseille aussi pendant qu’j’y suis d’avoir toujours à portée d’main un p’tit carnet, c’est pas qu’ça va changer l’monde, c’est pas qu’ça va changer ta vie, t’as même pas b’soin d’écrire quequ’chose dedans, juste l’avoir dans ta poche, à portée d’main, savoir qu’il est là, mais tu verras à la longue qu’ça va mettre un peu d’air entre les chôôôses et avec c’t’air-là, tu vas désengorger tout’la tuyauterie, la tuyauterie mentale comme la tuyauterie physique… tu m’suis ? »

renard qui dit sans trop y croire mais l’voudrait bien : « plus ou moins » cette fois, il y met de la bonne volonté

« le truc à savoir, renard, c’est qu’c’est un travail,, à première vue, on l’dirait pas, c’est un travail qui s’voit pas, mais un travail quand même »

« j’comprends pas tout c’que tu m’dis, mais… j’veux bien essayer »

« allez, suis moi, j’vais t’montrer comment ça s’passe »

puis, comme s’il répondait en retard à une question que renard ne lui a pas posée

« si j’suis plus heureux que toi ? »

Suit un assez long silence

« ni plus ni moins j’imagine ! »

puis, le bruit que font leurs voix qui s’éteint petit à petit comme une lumière qui s’ensommeille

puis, le bruit de leurs pas comme une sorte de pfpf pfpf pfpf pfpf

froissement de feuilles ou autre

puis, deux silhouettes minuscules probablement bras dessus bras dessous

et en même temps, encore un petit peu pfpf pfpf pfpf pfpf

jusqu’à plus rien

Daniel Conrod